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L’histoire mondiale de la France - Boucheron

mercredi 24 octobre 2018, par Mélèze


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Boucheron L’histoire internationale de la France : une démystification ratée

Au moment des journées de l’histoire de la ville de Blois une nouvelle querelle au sujet du livre collectif dirigé par l’historien Patrick Boucheron l’histoire internationale de la France, est relatée par le journal « le Monde ». On apprend qu’il a été pris à parti par un historien indien Sanjay -Subrahmanyam qui lui a reproché de s’être " auto-institué grand mamamouchi de cette nouvelle approche - l’histoire globale.

Jusqu’à présent avec Ms. Finkielkraut et Zemmour l’histoire mondiale de la France a fait l’objet d’un critique de droite. A l’instar de cet historien indien, nous espérons amorcer ici ce qu’on pourrait appeler une critique de gauche.

Il est posé pour principe à cette recension que tous les auteurs de M. Boucheron ont participé à une entreprise de démystification et que ce faisant, c’est tous ensemble, qu’ils nous interrogent sur qu’est-ce qu’un non-événement en histoire.

En effet, dans la recension d’un tel ouvrage on rencontre tout de suite une difficulté, qui est celle d’un lecture globale, d’une critique adressée à celui qui a eu l’initiative de cette encyclopédie M. Boucheron, tandis que chacun des 146 textes est écrit par des contributeurs individualisés par leurs signatures. Il va falloir qu’au fur et à mesure de l’entreprise de démystification qui a été ici tentée on puisse en faire abstraction. On a pour modèle la revue française de sociologie qui fut une œuvre dürkheimienne écrite à plusieurs mains avec une ligne directrice très souvent critiquée et qui pourtant respectait les signatures individuelles, comme celle de Mauss ou de Hubert, de Simiand ou d’Emmanuel Lévy.

Tout d’abord je voudrais faire rentrer le lecteur dans le processus de démystification. Pour cela nous allons prendre quelques exemples à travers les 20 siècles d’histoires nationales parcourus par les 146 dates choisies.

On pourrait commencer par le fait affirmé dans la contribution de l’an 719 qui a fait le plus de polémique selon lequel la bataille de Poitiers n’a pas existé. Il s’agirait d’une date fantasmatique que l’équipe de Boucheron a décidé de démystifier à nos yeux, tandis qu’a contrario les défenseurs du christianisme aiment cette date symbolique. « Convenons tout de même que « Poitiers », quatorze ans après « Ruscino » ne verse pas dans la précision factuelle du récit national, appris à l’école, que pour tomber dans l’illusion évènementielle : c’est une bataille qui n’a pas eu lieu à Poitiers mais à Tours, ou n’importe où entre les deux (puisqu’au vrai on n’en sait rien). »

La démystification opérée par l’auteur fonctionne très bien. Elle s’appuie sur des recherches archéologiques plus récentes mais aussi sur un vocabulaire qu’on hésite à affecter à un historien lorsqu’il s’agit de « l’illusion événementielle » !

On a donc un processus de démystification qui est capable de-ci delà au fur et à mesure qu’on avance dans le livre, de se retourner sur lui-même à cause de la langue dans laquelle il s’exprime. Ceux qui ont démystifié à leur tour créent des mythes. Comment est-ce possible ? Grâce à des mots, à des expressions, à des conceptions structurelles qui sont abstraites.

Pas étonnant que l’entreprise de l’histoire mondiale de la France se prenne les pieds dans le tapis au sujet d’André Malraux qui a travaillé à faire de l’histoire personnelle du général de Gaulle l’affrontement « du chêne et du roseau ».

Ainsi dans la contribution 133 signée de Jean Louis Janelle selon lequel » Malraux aurait gagné une aura intellectuelle » en publiant la « Condition humaine ». Qu’on se le dise !! Le récit de la condition humaine est-il celui d’une insurrection avortée, ou celui d’un insurrection victorieuse ? Chacun sait que l’insurrection de Shanghai conduisit à un bain de sang : quelle « aura » un écrivain peut-il prétendre en tirer ? C’est de la mystification. La mythologie ressort ici à plein bouillon.

C’est pourquoi le critique doit mettre en doute un parcours de démystification pour ne pas donner une valeur fausse à des événements qui n’ont pas beaucoup changé l’histoire de la France. Il ne suffit pas de choisir une date pour créer un événement. Retiendra-t-on de la parution de la « Condition humaine » qu’elle est une date historique ? Sûrement pas parce que c’est une vue fermée de la Chine.

Le seul moment de sa compilation où M.Boucheron aurait pu faire rentrer l’empire du milieu dans l’histoire internationale de la France, il le manque. Quelle que soit la sympathie qu’on ait pour son entreprise il n’est pas historique de présenter la synthèse de la 2° guerre mondiale uniquement à l’aide de trois textes :

1940 la France libre nait en Afrique Equatoriale ; 1940 Lascaux l’art mondial révélé par la défaite nationale ; 1942 Vel d’hiv Drancy Auschwitz.

L’amateur d’histoire est stupéfié !! Alors que l’entrée des Allemands en France, le début de la campagne de Russie et l’attaque de Pearl Harbour sont universellement enseignés, le lecteur n’a le droit à aucune ouverture, aucune perspective d’ensemble plus de 70 ans après l’armistice. Comme on est loin des maîtres de Patrick Boucheron, Pirenne et Braudel. Sur l’ensemble de la période de la 2°guerre mondiale ne reste-t-il pas encore des parties inexpliquées par les historiens ? Le phénomène principal de la révolution chinoise de 1948 en particulier reste seulement partiellement connu. Il faudra bien un jour basculer de la vision du monde qui a créé en 1945 la Pax Americana vers la raison pour laquelle la Chine commence d’émerger comme la puissance capable de succéder aux USA.

M.Boucheron et son équipe sont totalement absents sur cette affaire.

A aucune période la Chine ne participe à l’histoire mondiale de la France. Même la reconnaissance de ce pays par le Général de Gaulle ne trouve pas grâce aux yeux de nos historiens. Alors pourquoi auraient-ils consacré une étude au sac du palais d’été qui a marqué pourtant la renaissance de l’amour propre des chinois ?

Ce segment de 6 années dans le XX° siècle est pour le critique extrêmement pratique. Dans un l’ouvrage encyclopédique de l’histoire internationale couvrant 20 siècles ce sont presque chacun des siècles dans lesquels la sélection des articles abandonne la chronologie classique pour une chronologie quasi exceptionnelle qui crée ce que nous appellerons le NON-EVENEMENT. Le fait de passer d’événements classiquement commentés à des évènements souvent délaissés ne suffit pas a modifier la valeur de chacun des évènements. On a beau nous imposer du climat, de la démographie, l’expansion de la peste ou encore des modifications dans les croyances religieuses, il y a dans ces fantaisies beaucoup de non-évènements.

C’est particulièrement choquant par exemple d’avoir une recension de l’œuvre d’Albert Thomas au bureau international du travail alors que les USA viennent de rompre la « pax americana » en refusant de financer l’ONU ce qui annule purement et simplement l’évènement présenté puisque si les américains ne financent plus l’ONU le BIT disparaîtra comme risque de disparaître l’union mondiale pour l’aide aux réfugiés. Plutôt que de se fixer sur le BIT le vrai travail de l’historien n’aurait-il pas été plutôt de traiter de la faillite de la SDN en se demandant si ce précédent n’éclairerait par son histoire et ses difficultés la faillite actuelle de l’ONU ?

Parfois la démystification fonctionne et on comprend comment le choix a été fait et pourquoi, mais parfois elle ne fonctionne pas du tout. Nous sommes dans une période non évènementielle où le déchaînement de l’information produit par internet rend très difficile de savoir ce qui va être important et ce qui va cesser de l’être. L’histoire mondiale de la France s’est laisse emporter par cette tendance.

C’est une remarque qui s’applique à toute l’étude du catholicisme composée de pas moins de 10 % des textes rassemblés par Boucheron, qui finissent par composer ce qu’on appellera une sorte de dénigrement. Dans l’étude du catholicisme, la démystification pourtant remarquablement bien faite en arrive aussi à se retourner contre elle-même.

C’est surprenant car c’est aussi le domaine dans lequel le travail historique est le plus intéressant. Les mystifications des croisades, de la relation avec l’islam, de la connaissance du Coran en occident sont très bien expliquées et déconstruites à l’aide de textes originaux que beaucoup d’amateurs d’histoires liront pour la première fois de leur vie. Par contre il s’opère comme un tournant au moment du passage du catholicisme à la chrétienté (1143) concept dont on ne connaît pas la valeur historique parce qu’il implique tout autant les chrétiens d’orient, le schisme cathare, que les différentes sectes protestantes. Si bien que d’un seul coup la mystification reprend le dessus. Les textes sur Cluny ainsi que sur les jésuites font sourdre un effet négatif.

Pourquoi la dissolution de l’ordre des jésuites au XVII°siècle est-elle présentée comme définitive alors que chacun sait que l’ordre est né à nouveau de ses cendres, en 1814, qu’il a repris des forces avec la reconquête des catholiques sous Napoléon III et qu’aujourd’hui au 21° siècle, bien qu’à nouveau dissous par le pape en 2014 il représente comme toujours un groupe de pensée religieuse aussi puissant que celui des francs maçons (par ailleurs généreusement traité par Boucheron et son équipe), lui faisant face ?

Si la grande révolution de 1789 n’est peut-être pas la lutte de classe conceptualisée par les marxistes elle fut en tout cas un grand affrontement qui conduisit à la vente des « biens généraux ». Elle fut d’une incontestable efficacité. Dans l’histoire internationale de la France la Révolution française est d’autant moins décrite (trois textes au total) que le catholicisme lui a volé la vedette. Or nous sommes persuadé que le catholicisme n’a pas dit son dernier mot. Un texte sur les « fils de la charité » qui fêtent le centenaire des prêtres ouvriers auraient été le bienvenu. Ils sont restés les seuls porteurs de la liaison entre le travail manuel et le travail intellectuel.

Meleze



 


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