Accueil du site > Critiques > Lectures politiques > Sur la Nouvelle Droite - Pierre-André Taguieff - Descartes et Cie (...)

Sur la Nouvelle Droite - Pierre-André Taguieff - Descartes et Cie 1994

lundi 23 août 2004, par Penvins


Bookmark and Share
©divergences.net

Certains lecteurs me trouveront peut-être naïf, penseront que je me suis fait piéger par P-A Taguieff qui n’est pour eux qu’un sous-marin de la Nouvelle Droite, de la même façon qu’ils considèrent qu’Alain de Benoist est un sous-marin de l’extrême droite, même si c’était le cas je m’en fiche. L’important n’est pas qu’ils soient les uns ou les autres des sous-marins, l’important c’est ce qu’ils disent et écrivent réellement et que les propos qu’ils tiennent correspondent à ce qu’ils prétendent être. Si monsieur Taguieff tenait des propos racistes il serait raciste si monsieur de Benoist tenait des propos d’extrême droite il serait d’extrême droite.

L’important est ailleurs, ce livre écrit en 1994 entend retracer l’itinéraire d’Alain de Benoist en tant que représentant de la Nouvelle Droite et notamment du G.R.E.CE. et ce faisant dire qui il est au-delà de tous préjugés. Ne pas se tromper sur l’adversaire, le prendre pour ce qu’il est et non pour ce que la rumeur publique dit qu’il est, voilà ce qui est essentiel, le reste n’est que discours.

La 3e et dernière partie du livre sous-titrée "Le sens du débat dans une démocratie pluraliste" éclaire le propos de P-A Taguieff, et en souligne l’enjeu. P-A Taguieff a fait l’objet d’attaques de la part de certains anti-racistes pour la seule raison qu’il accepte de discuter avec Alain de Benoîst et même - suprême imprudence, félonie - de faire paraître des articles dans les revues du G.R.E.C.E. Il discute avec l’adversaire, il accepte même de manger à sa table ! Inconcevable !

Ici nous pensons au contraire qu’il faut discuter avec l’adversaire et l’inviter à sa table, nous sommes tout à fait d’accord avec P-A Taguieff pour dire que : Des frontières absolues, indiscutables et intangibles, ne sauraient valoir pour les individus : nul interlocuteur possible ne doit être à jamais exclu, en tant que tel, du champ des débats [p376]

Qui plus est il s’agit d’intelligence politique, ne pas se tromper sur l’adversaire c’est aussi ne pas se tromper d’adversaire. Le véritable adversaire lorsqu’il s’agit de racisme, c’est le Front National or la politique de diabolisation de la Nouvelle Droite aboutit exactement à l’inverse de ce pourquoi elle prétend agir. A moins bien sûr que l’on ne trouve intérêt à la montée du Front National mais c’est une autre question. Suite aux attaques dont il est l’objet en 1993 P-A Taguieff souligne à quel point les positions d’Alain de Benoist divergent dès 1986 de celles du FN et rappelle qu’il s’est engagé dans un combat contre ce dernier en disant ce qu’il a dit, il s’est engagé dans un combat sans merci contre le Front National, et par présupposition, il a en même temps assumé d’avance les conséquences d’un tel engagement ; par le fait de dire ce qu’il a dit, Alain de Benoist a commencé à combattre le Front National, atteint au cœur même de sa démagogie et stigmatisé comme ennemi méprisable, affront suprême. […] que ce constat soit surprenant, voire troublant, pour qui connaît - même par ouï-dire - le passé national-raciste d’Alain de Benoist, cela va de soi. [...]Que la xénophobie du Front National, lorsqu’elle s’efforce de paraître élégante, s’endimanche d’emprunts au discours identitaire/différentialiste de G.R.E.CE., cela est un fait [...] Ces emprunts, qui ne vont pas sans distorsions, ne font pas d’Alain de Benoist le maître à penser du Front National, ils n’autorisent pas non plus à le classer parmi les nationalistes xénophobes qu’il dénonce nommément. [p 256,257]

P-A Taguieff revient sur les premières attaques contre le G.R.E.C.E. en 1979 : le contexte politique - l’approche de l’élection de 1981 - incite la gauche à délégitimer la droite au pouvoir, le succès du Figaro Magazine - dont nombre de collaborateurs venait du G.R.E.C.E. - menace son concurrent : Le Monde. Pierre-André Taguieff montre comment ce dernier s’est servi d’arguments provenant de traditionalistes sympathisants du FN et adversaires de la législation sur l’avortement pour abattre un adversaire commercial, alors même que le G.R.E.CE. avait nettement pris parti en faveur de cette législation.

Depuis le G.R.E.C.E. n’a pas retrouvé l’audience qu’il avait grâce au Figaro Magazine et ses idées ne sont plus discutées, fussent-elles intéressantes ou au contraire dangereuses. En 1993 un appel à la vigilance est lancé par Le Monde sous la plume de Roger-Pol Droit, désormais le G.R.E.C.E. traînera une réputation de groupe d’extrême droite.

Pourtant nous savons bien que toute attitude de censure est intrinsèquement dangereuse :

[...] la censure n’efface pas, ne détruit pas, elle interdit certains modes de circulation des messages, elle déplace le lieu de communication et prépare d’inévitables retours du "refoulé". [p 332]

et nous partageons la ligne de conduite de P-A Taguieff :

[...] la liberté d’opinion ne doit pas être limitée, alors que la liberté d’expression ne saurait contenir dans son concept le droit de diffamer autrui ou d’appeler à la haine contre une personne ou groupe. [p375]

mais alors que les anti-racistes des années 70 ne répugnaient pas à débattre avec leurs adversaires désignés - ceux des années 90 que P-A Taguieff appelle les néo-antiracistes ou néo-antifascistes préféreront éviter le combat et se réfugier dans le dogme, ils deviendront les gendarmes du bien-penser et pratiqueront les procès staliniens et la chasse aux sorcières, se feront douaniers de la pensée [ qui] veulent des individus clairs, munis d’étiquette identitaires bien visibles.

L’intérêt du livre de P-A Taguieff est aussi ailleurs, ce livre est l’histoire de l’évolution d’un homme, Alain de Benoist, qui parti de l’extrême droite en vient à épouser la plupart des idées de la gauche sans pour autant passer le gué. Quoi qu’il en soit A de Benoist se dit toujours de droite ayant lui-même définie celle-ci : J’appelle ici de droite, par pure convention, l’attitude consistant à considérer la diversité du monde et, par suite, les inégalités relatives qui en sont nécessairement le produit, comme un bien, et l’homogénéisation progressive du monde, prônée et réalisée par le discours bimillénaire de l’idéologie égalitaire, comme un mal.[p 268 - extrait de Vu de droite, A. de Benoist p16] Lui qui se laisse convaincre de la stupidité du racisme, qui abandonne le nationalisme, qui rejette ses origines chrétiennes, qui finira par abandonner toute position biologisante, qui en viendra à rejeter le libéralisme, qui paraît même abandonner la notion d’inégalité pour celle de différence aurait pu se laisser convaincre par la gauche et pourtant il y a quelque chose qui résiste. Bien sûr on pourrait tout simplement en conclure qu’il est enfermé dans son histoire, que s’il renonçait à son étiquette de droite, il ne serait plus rien, on peut aussi souligner que c’est surtout la gauche qui ne veut pas de lui, mais dans un domaine bien différent, il s’agit ici de philosophie et de politique, non de littérature, dans un contexte bien sûr très différent, je n’ai pu m’empêcher en lisant cet itinéraire de penser à Céline. Un Céline qui aurait fini par admettre publiquement ses torts, ce qu’il n’a pas vraiment fait bien sûr. Il y a dans cette pensée quelque chose qui résiste à l’air du temps, qui refuse la marche du Progrès. Qui n’admet pas le dogmatisme égalitaire. Cette notion d’égalité à laquelle A de Benoist substituera celle de différence, recouvre bien entendu la notion d’égalité des droits, mais aussi une notion d’équivalence qui fait passer le monde de la qualité à la quantité et réduit l’homme à n’être plus qu’une unité de valeur.

C’est là bien sûr que ça résiste, là que se trouve le point de fixation, là que l’homme de droite se sent floué quand le doctrinaire de gauche fait semblant de ne s’être aperçu de rien, pire rejette l’adversaire hors du politiquement admissible, refuse tels les néo anti-racistes dont parle P-A Taguieff de lui adresser la parole.

Lire ce livre c’est mesurer les difficultés auxquelles se heurte une pensée libre dès lors qu’elle se moque du politiquement correct, c’est en tout cas se poser la question d’un anti-racisme réfléchi et efficace.

Penvins

08/2004

2 Messages de forum

  • Papier courageux que celui de Penvin. En diffusion plus large, c’est s’exposer et se faire honnir. Il l’a bien senti. Cette naïveté dont il se défend serait malheureusement vue par bien peu... Aucune naiveté ici. Une notion soulevée avec brio et qui m’intéresse particulièrement, ce droit à parler des maudits. Un droit légitime en France (souvent). On sait même y reconnaître les talents d’artistes fascistes ! C’est rarement le cas ailleurs. Ce manque de liberté, cette autocensure, m’a profondément choqué en Espagne, au Portugal, en Grèce, en Belgique, en Angleterre, etc. Des oeuvres majeures sont parfois enfouies pendant des décennies. Dernière en date pour moi ; "viaje en autobus" de Pla. Remarquable description de l’Espagne franquiste de la post-guerre... Semer la liberté d’expression là où la lumière n’est pas de si bonne qualité... Tout est question de temps.
  • > Sur la Nouvelle Droite - Pierre-André Taguieff - Descartes et Cie 1994

    26 décembre 2005 22:16, par Marc-André Monnet
    Ces joutes politiques me font penser à une pseudo guerre froide qui se veut comme la résultante d’un débat réactionaire ou le progret social et politique n’ont plus lieu d’étre il faut réagir à la menace "du complot" Point Final


 


Copyright divergences.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Divergences