L’art dans les chapelles (Morbihan 200)

Mot d’enfant

mercredi 22 octobre 2003, par Patrick Guillot


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Mot d’enfant

On doit d’abord s’écarter de la route, prendre une voie de traverse au bout de laquelle il faut délaisser son véhicule, avant de pouvoir s’engager dans un sentier qui descend calmement à travers le bois... ; découvrir enfin, de part et d’autre du sentier, sans doute vestiges d’un antique portail, deux stèles usées qui inviteront à pénétrer dans l’ombre dense d’une nef végétale - qui s’ouvre peu après sur la luminosité de la rivière. Sans suivre jusqu’à son terme le sentier qui soudain s’incline vers ces eaux tranquilles, on découvre, bien en retrait de la berge, et lovée contre la roche de la falaise comme le petit sous la mère, une petite maison. Un ermitage, sans doute. La chapelle Saint-Gildas, à Bieuzy-les-Eaux, Morbihan.

Baissant la tête pour passer la porte, on entrevoit à droite une salle, de dimensions modestes, aménagée pour le culte, et, sur la gauche, une pièce plus petite encore, occupée par une "installation" de Takesada Matsutani. (C’est que cet édifice est compris dans l’ensemble de ceux qui, au sud de Pontivy, cet été 2000, accueillent la manifestation "L’art dans les chapelles".)

Au milieu de cette petite pièce, et nous faisant face sur presque toute sa largeur, tombe du plafond, comme un drap mis à sécher, une pièce de tissu blanc, barrée en son axe horizontal d’un coup de pinceau très épais, et qui a été chargé d’encre noire avant d’être projeté à la vitesse de l’éclair. Baignant dans la même encre emplissant un bac posé au sol, le bord inférieur du drap, sur toute sa largeur, très lentement s’en imbibe, et imperceptiblement, au fil des jours, commence d’apparaître là comme un paysage aléatoire... La relative transparence, délibérée, de cette toile suspendue permet que l’on devine, derrière, dans l’axe, occupant la moitié du mur du fond contre lequel il repose, un autre rectangle de toile blanche. En ses limites ne s’inscrit qu’un cercle rompu, ou plus exactement l’image abstraite, idéale, mais inachevée, d’un anneau, qui a été tracée à la mine de plomb, par frottis obstiné... - obstinément, jusqu’à ce que s’y marque, lisiblement, l’empreinte des lattes du parquet sur lequel on a préalablement étendu le tissu.

Compris dans ses rapports au lieu, ce dispositif compose une œuvre.

Mon propos n’est pas, ici, de relever les exclamations de passants qui "ne voient pas ce que cela veut dire", pas plus que les interprétations favorables ou critiques, plus ou moins intelligentes, ou sensibles, que peuvent susciter cette œuvre. Il trouve sa résolution ailleurs, un peu plus tard, en un autre lieu, la chapelle Saint-Jean, à Guern, investie par les dessins de Jean-Jacques Dournon. Œuvre âpre, sans doute, et là encore, même si tout autrement, d’un "minimalisme" dans les moyens qui peut être, pour certains, peu engageant de prime abord.

Pourtant, peu importe ici que je me retrouve moi-même dans ces séries de linéaments musculeux mais concis, en suivant ces sillons aériens mais comme labourés au fusain gras selon des rythmes organiques - ou telluriques ? - se répondant polyphoniquement ; peu importe qu’il me semble, en y trouvant un accompagnement de mes pulsations intimes, humer une fraîcheur d’aube...

Ce que je veux ici relever, c’est une phrase, du livre d’or de cette exposition, signé d’un enfant de 8 ans "et demi" (une précision qui s’impose, à cet âge là) :

<< [dans ces dessins...] on voit ce qu’on pense. >>

17 août 2000



 


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