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Gassalet An-nouader - de Mohamed Driss- Fadhel Jaziri et Jalila Baccar
18 mai, par Ben Arfa

Commentaire littéraire de la pièce théâtrale « Gassalet An- Nouadir », du collectif « Mohamed Driss », « Jalila Baccar »et « Fathel Al-Jaziri », ce groupe que l’on désigne par l’appellation : le Nouveau théâtre.

Article rédigé Par : Abdelaziz BEN ARFA

INTRODUCTION

Hier, Vendredi, 13 Mai 2022, de 22H00 à Minuit, la chaîne Première de télévision Tunisienne a rediffusé la célèbre pièce de Théâtre « Gassalet An-Nawadir ». On pourrait lui trouver un titre en français qui serait à peu près celui-ci : « Le flux des récits »). C’est une pièce exceptionnelle qui mérite que la critique littéraire en dégage les spécificités narratives et les qualités dramatiques.
Cette pièce a été présentée, la toute première fois, au début des années 80, dans l’espace théâtral municipal. Et depuis cette date, aucune autre pièce n’a pu l’évincer ou rivaliser avec elle. La tension dramatique est visible surtout à travers trois scènes principales qui sont celles du début, du milieu et de la fin, et qui constituent l’évolution d’un rapport amoureux compliqué et tendu, entre une femme journaliste, intellectuelle progressiste et un ouvrier embauché dans le journal « Al-Akbar » (l’information).

Je tenterai dans cet article de traiter les aspects thématiques et dramatiques, la rhétorique verbale et gestuelle ainsi que l’hybridation, la technique narrative sophistiquée. La littérarité de cette pièce est due aussi à la rentabilité stylistique que produit le lexique dialectal tunisien soutenu par un registre verbal arabe soutenu.

I- La composante dramatique :

Si cette pièce retient le spectateur, c’est d’abord par l’usage d’un style dramatique et rhétorique, verbal et gestuel performant qui produit un effet impressionnant.
Comment ?
Et selon quel mode ?
Mais avant de répondre à cette question il convient de rappeler, premièrement, ce que cette pièce propose de narrer et de dramatiser : le cadre que suggère le décor théâtral et pictural est un espace journalistique : Un Patron qui possède un journal « Al- Akbar » (l’information), un rédacteur en chef, un ouvrier qui est surtout chauffeur mais accomplit aussi d’autres travaux, une femme journaliste qui est la fille du patron, le propriétaire du journal. Celle-ci s’appelle « Madame Baya » ; elle est amoureuse de l’ouvrier qui s’appelle « Laroussi » : ces deux rôles sont assumées par l’actrice « Jalila Baccar » (la journaliste, fille du patron). L’acteur « Fadhel Al-Jaziri » joue le rôle de l’ouvrier, « Laroussi », qu’aime la journaliste. L’acteur « Mohamed Driss » joue le rôle de rédacteur en chef du journal « Al-Akbar » (l’information).

Mais, le jeu théâtral complique cette situation : ces trois acteurs jouent, à la fois, le rôle de plusieurs actants et de nombreux narrateurs : par exemple, ils nous rapportent narrativement que les ouvriers (qui n’apparaissent jamais sur scène) préparent une grève, car ils perçoivent des salaires modiques et travaillent dans de mauvaises conditions. Cet état conflictuel qui oppose les ouvriers aux membres de la direction du journal est exploité pour servir la dramatisation théâtrale. Cette dramatisation théâtrale est multiple : plusieurs situations conflictuelles sont exploitées à cette fin. Entre autre, celui du conflit qui oppose la femme journaliste au rédacteur en chef. Cette même journaliste entretient un rapport compliqué, voire conflictuel, avec l’ouvrier, « Laroussi » qu’elle aime. Car, d’une part, elle l’aime, mais, d’autre part, elle veut lui imposer son idéologie progressiste, marxiste. Ce rapport échoue : car, cette femme fait partie de cette élite intellectuelle qui est incapable d’assumer pleinement la cause ouvrière. De même, l’ouvrier « Laroussi » est fidèle au propriétaire du journal, le patron qui l’embauche : il craint qu’un acte d’insoumission ou de révolte lui coûte un renvoi. D’autant plus qu’il est marié et qu’il est père de famille. Ce rapport entre ces deux personnages, entre la femme journaliste et l’homme ouvrier, est exposé, surtout, dans son évolution, à travers trois scènes dramatiques qui constituent peut-être, à mon humble avis, la tension vive, l’action principale, la thématique essentielle, l’axe central, pivots de cette pièce.

D’abord, la première scène, débute dans l’espace du journal : à travers les répliques obliques, l’on devine qu’un rapport amoureux est noué entre la femme journaliste, « Lalla Beya » et l’homme l’ouvrier, « Laroussi ». Mais, déjà, dès ce premier échange dialogal si tendu dramatiquement, les prémices de l’échec sont annoncées en filigrane ; c’est un rapport d’une femme dominante à un homme dominé, soumis aux caprices de celle-ci ; quel que soit l’effort pour conserver ce rapport, l’entente entre la femme intellectuelle et le personnage ouvrier est impossible : ils appartiennent à deux classes sociales différentes.
Ensuite, la deuxième scène est celle qui a eu lieu au bord de la mer, entre les mêmes personnages, « Laroussi » et « Madame Baya » : lorsque la femme intellectuelle n’a pas pu modeler l’ouvrier selon ses caprices et sa vision progressiste du monde et lorsque le rédacteur en chef a refusé de lui publier son article audacieux, elle a disparu de la circulation. Peut-être a-t-elle tenté de se suicider. « Laroussi » passe trois jours à la chercher. Enfin, il y a cette fameuse rencontre au bord de la mer : un dialogue gestuel et verbal s’établit entre les deux personnages : cette scène est d’une intensité dramatique qui fait d’elle, à elle-seule, un chef d’œuvre : l’expression théâtrale atteint son acmé orgasmique. Chaque geste accompli, chaque réplique échangée, les expressions gestuelles, du visage, de la main, sont exprimés énergiquement et dramatiquement ; même l’habit porté (le manteau que tend « Laroussi » à « Lalla Baya » pour la protéger contre le froid etc.) y participe activement. Les tons hauts et bas de la voix, ainsi que les silences, contribuent à créer cette tension théâtrale qui constitue l’axe thématique et technique de cette œuvre théâtrale magistrale.

Enfin, intervient la troisième scène qui clôt la pièce. Cette scène est, elle aussi, une réussite dramatique inégalable : Après une période de séparation et d’absence, une rencontre fortuite a eu lieu entre les deux amoureux, au détour d’une rue. Mais, c’est la rupture. La passante continua sa route, en méconnaissant son amant d’hier. « Laroussi » l’appela, de toute son énergie, voulant causer avec elle. Mais, elle s’en excuse, elle lui réplique qu’elle est pressée par une urgence : c’est une façon de lui dire qu’elle ne veut plus de lui ; et elle s’obstine dans son refus, et c’est ce qui confère au dialogue verbal et gestuel une haute tension dramatique. « Laroussi » tenta vainement de la retenir. Enfin, elle le quitte cruellement. C’est une scène très élaborée dramatiquement et théâtralement : les échanges des répliques, les tonalités tendues des voix, les gestes accomplis par « Laroussi » pour retenir à lui « Lalla Baya » et s’accrocher à un espoir ; et Elle qui s’obstine dans son refus, préférant la séparation à l’entente. Lui fait preuve de sincérité et elle manifeste sa cruauté. Mais, ce n’est pas la femme qui est connotée négativement. C’est plutôt l’impossibilité de l’entente entre deux personnes qui appartiennent à deux classes sociales différentes qui est manifestée, surtout, ici. Mais, le plus intéressant, c’est ce conflit qui est exploité par la pièce à des fins dramatiques. Aussi, s’en sert-elle pour rentabiliser sa littérarité et sa poéticité.

II- l’esthétique des mots et la poétique du geste

Cette pièce théâtrale use d’un vocabulaire qui appartient à la fois à la langue arabe littéraire, et au dialecte tunisien ; Mais, les deux registres sont très élaborés stylistiquement : les mots sont mobilisés pour produire un effet ; ils vont tout droit à l’affect pour l’affecter et le marquer. Ils portent en eux une énergie physique : c’est vraiment le « quand dire, c’est faire ». Les mots, soit du registre dialectal, soit du registre langagier arabe soutenu participent activement à produire un effet stylistique qui ne nous laisse pas indifférents : Ces mots sont surchargés connotativement de sorte qu’ils emportent notre adhésion et retiennent notre attention ; ils ne passent pas inaperçus si bien que l’on éprouve le besoin de les retenir, de les apprendre, de les conserver : des mots qui expriment merveilleusement l’énergie du corps et les douleurs que ressent l’affect, d’une façon inédite. Aussi, cette pièce pose-t-elle, en quelque sorte, la problématique et la thématique de l’expression : rendre aux mots leurs nouveautés, leur procurer un effet stylistique qui marque l’affect et porte l’énergie du corps et produit un effet sur le spectateur qui les entend. Le corps, l’affect, la douleur, l’injustice sont à la recherche d’un langage qui les sauve de ce qui est répété et de tout ce qui est déjà dit. L’expression ne se limite pas, ici, à la rhétorique verbale, elle est aussi une rhétorique gestuelle : tous les organes du corps élaborent l’esthétique et la poétique du dramatique : on le voit à travers les gestes expressifs qu’accomplissent les acteurs.

III- la composante narrative : l’hybridation

Cette élaboration de l’action dramatique est redue encore visible et perceptible par le concours d’une technique narrative neuve, spécifiquement exceptionnelle : l’hybridation

Dans cette pièce théâtrale, la technique narrative obéit à un style narratif d’une nouveauté remarquable : les acteurs qui exposent le contenu thématique et dramatique de la pièce sont au nombre de trois seulement : Ce sont « Jalila Baccar », « Mohamed Driss » et « Fathel Jaziri ».

D’abord, ces trois acteurs jouent trois rôles principaux : « Jalila Baccar » joue le rôle de journaliste progressiste, marxiste, défendant la cause de la femme et la cause des ouvriers ; et elle est contre son père, cet homme réactionnaire, qui est le propriétaire et le patron du journal ; et elle entretient, aussi, un rapport conflictuel avec son chef hiérarchique, le rédacteur en chef, conservateur, qui ne se soucie que de la vente du journal et qui refuse de lui publier son article audacieux.
« Mohamed Driss » joue le rôle du rédacteur en chef du journal « Al-Akbar » ( l’information).

« Fathel Al-Jaziri » joue le rôle de l’ouvrier dans ce journal : il est tiraillé entre son amour pour la femme journaliste et la fidélité à ses chefs, le propriétaire du journal et le rédacteur en chef.

Mais, cette situation actorielle de départ est compliquée par un jeu narratif et dramatique sophistiqué :
Car ces acteurs assument aussi les rôles de narrateurs : ils nous rapportent ce qui est arrivé à d’autres et à eux-mêmes. Ils nous renseignent sur l’évolution conflictuelle entre les ouvriers et le personnel administratif dirigeant. Et quand ils parlent d’eux-mêmes, ils emploient la troisième personne conforme à l’usage du récit, tout en agissant dans un contexte énonciatif présent.

Ici, encore, la dimension théâtrale est très intéressante, les acteurs font ce qu’ils disent : on les voit agir, et en même temps on les entend accomplir une tâche narrative qui rapporte et qui décrit ce qu’ils sont en train de faire : ils décrivent ce qu’ils sont en train de faire, non pas en se désignant seulement comme sujet d’énonciation, spécificité discursive dans le contexte actuel, présent, ils se désignent, aussi, eux-mêmes, en appliquant les pronoms de l’absent, caractéristique qui spécifie le récit.

C’est-à-dire qu’on les voit agir, accomplir une action dramatique, échanger des répliques verbales et gestuelles, dans un contexte énonciatif conflictuel. À travers cette double fonction qu’ils accomplissent, ils sont à la fois actants dans un contexte présent et narrateurs qui rapportent des informations décrivant les actions qu’ils accomplissent.

Si bien que Le discours et le récit s’alternent mais surtout, ils s’imbriquent créant ainsi une situation d’hybridation qui fait que l’une de ces dimensions contamine l’autre, l’enrichit, la complique en vue de produire une haute rentabilité dramatique.

Aussi le narratif se mêle-t-il au dramatique et le féconde, tout comme le registre dialectal contamine le registre soutenu, et tout parallèlement, aussi, l’acteur est à la fois actant et narrateur, le langage gestuel épaule le langage verbal.

Ainsi atteint-on une rentabilité expressive, dramatique, narrative, stylistique qui confère à cette pièce théâtrale une littérarité et une poéticité digne d’une œuvre d’art magistrale, qui la fait figurer parmi celles que conserve jalousement l’humanité civilisée dans le musée universel, faisant partie de son patrimoine dramatique. Quant aux acteurs, ils se sont élevés, sans aucun doute, aux cimes de l’apothéose. C’est là leurs honneurs, et d’autant plus qu’ils sont des acteurs tunisiens.

Je ne pense pas avoir rendu compte de tous les aspects que comporte cette pièce théâtrale. Je n’ai évoqué que les aspects qui ont accroché ma sensibilité littéraire. Je ne suis pas un spécialiste de la critique théâtrale. Je souhaite que d’autres compétences, plus chevronnées que moi, l’enrichissent davantage par des analyses qui rendent compte de sa subtilité qui ne s’obtient et à laquelle l’on accède que par un laborieux travail de déchiffrage.

Commentaire littéraire de la pièce théâtrale « Gassalet An- Nouadir », du collectif « Mohamed Driss », « Jalila Baccar »et « Fathel Al-Jaziri », ce groupe que l’on désigne par l’appellation : le Nouveau théâtre.

Article rédigé Par : Abdelaziz BEN ARFA

(Commentaire littéraire de la pièce théâtrale- Gassalet An-nouader - de Mohamed Driss- Fadhel Jaziri et Jalila Baccar)

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