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Colette : par-delà le bien et le mal ? - Stéphanie Michineau

jeudi 30 août 2012, par Jean Zaganiaris


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©divergences.net

Spécialiste des écrits de Colette, Stéphanie Michineau nous livre avec le présent ouvrage une réflexion importante sur la position sociale de l’écrivaine au sein de son siècle et sur la dimension subversive de son discours. Marquée par l’approche de Serge Doubrovsky au sujet de « la critique créatrice », Stéphanie Michineau travaille sur le corpus littéraire de l’auteure des Claudine à partir de l’intérêt intrinsèque qu’elle reconnait à Colette, notamment dans sa volonté de s’affranchir de la morale puritaine de son siècle et de conquérir, en tant que femme, certaines formes d’indépendance. Proche bien souvent des thématiques chères aux gender studies, Stéphanie Michineau évoque les aspirations féministes de Colette mais aussi les inversions des rapports sociaux de genre qui sont opérés. A titre d’exemple, nous pouvons citer la lecture faîte des romans La retraite sentimentale ou Claudine en Ménage, qui amène Stéphanie Michineau à parler de la présence de « l’homme objet » dans la pensée de Colette et du regard féminin sur le corps masculin : « Ses héroïnes regardent les hommes comme généralement les hommes regardent les femmes, sans aucun vague à l’âme, mais en portant une grande attention à leurs corps et aux promesses qu’il recèle […] Ainsi, les rôles sont renversés. Chez Colette, ce n’est plus la femme qui est objet de désir mais l’homme. Elle se révèle en cela révolutionnaire pour l’époque. » (pp. 64-65). Stéphanie Michineau montre que les personnages féminins sont un moyen permettant à Colette de dénoncer l’hypocrisie et le poids des conventions sociales qui pèsent sur les femmes au début du XXe siècle.

La sexualité est un enjeu politique important car elle est liée à une morale sociale qui s’abat arbitrairement sur les femmes. Dans Claudine en Ménage, c’est Renaud qui oblige l’héroïne à l’abstinence sexuelle avant le mariage et amène Colette à comparer cette dernière avec « une chatte en période de rut » (p. 75). Outre le fait que là encore les rôles conventionnels sont inversés et que c’est l’homme et non le partenaire féminin qui se refuse, Stéphanie Michineau montre la nature de la domination masculine qui s’exerce sur les femmes. C’est l’homme qui décide et qui surtout sème la confusion des sentiments. Claudine est désorienté face à un mari qui semble aussi inhabité de sentiment que les personnages des tableaux de Paul Delvaux et l’amène implicitement à aller vers des expériences lesbiennes qui la déroutent. Stéphanie Michineau montre bien que l’amour chez Colette est empreint d’un certain pessimisme. Avec un regard parfois très sociologique, elle insiste sur le fait que « la jalousie chez Colette possède d’ailleurs une dimension physique, physiologique puisqu’elle atteint le corps » (p. 91, voir aussi p. 132).

Pierre Bourdieu ne dit pas autre chose lorsqu’il présente la domination masculine comme un pouvoir qui a des effets durables sur le corps des dominés, notamment en conduisant les femmes à incorporer dès le plus jeune âge des perceptions et des prédispositions spécifiques [1]. Contrairement aux thèses marxistes, Pierre Bourdieu affirme que le machisme n’est pas une simple « idéologie » dont on peut sortir par la « prise de conscience ». Ce n’est pas une conversion des volontés qu’il faut chercher mais plutôt des manières nouvelles de lutter contre un système de « structures » inscrit dans les corps. Ce bouleversement des structures se trouve par exemple dans l’allure de ces femmes habillées en homme, avec des cheveux courts, des cigares à la bouche et déambulant par deux dans la rue. C’est cette apparence de « garçonne » que prendra Colette après son divorce avec Willy, comme un signe corporel d’une émancipation qui reste à conquérir. A ce niveau, les débats de Colette avec Proust sur l’homosexualité sont tout à fait passionnants (pp. 133-144). Loin de penser qu’il existe une essence aux pratiques homosexuelles, Colette s’efforce d’en montrer la spécificité selon les sexes et affirme que l’homosexualité féminine est loin d’être perversion érotique. Il s’agit plutôt d’un monde de consolation entre deux femmes qui cherchent de la tendresse à l’écart « d’un être souvent brutal, en tout cas trop différent d’elle, l’homme » (p. 136).L’ouvrage de Stéphanie Michineau montre que la pensée de Colette avait su s’élever contre les arbitraires culturels et moraux d’une époque, dont certes elle ne s’affranchit pas entièrement, mais au sein de laquelle elle est parvenue à semer un certain « trouble ».

Jean Zaganiaris, enseignant chercheur, CERAM/EGE Rabat

Jean Zaganiaris du groupe de recherche CERAM/Rabat (Maroc), travaille actuellement sur les enjeux politiques de la sexualité au sein de la littérature marocaine ; l’intitulé précis de son domaine de spécialisation apparaissant en inter-titre. De la même façon, nous pouvons noter en aparté qu’il n’est pas anodin qu’il ait étudié Colette : par-delà le bien et le mal ? à l’aune du bouillonnement dans le Monde Arabe. A titre indicatif ou/et informatif, il a publié en 2009 Penser l’obscurantisme aujourd’hui, Par-delà Ombres et Lumières, aux éditions Afrique Orient (Casablanca).

Note de Stéphanie Michineau - cliquez ici

Notes

[1] P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Liber, 1998, pp. 46-47.



 


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