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L’homme qui ne devait pas être président, par Antonin André et Karim Rissouli

Editions Albin Michel, 2012

dimanche 8 juillet 2012, par Alice Granger


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©divergences.net

Deux journalistes politiques, Antonin André et Karim Rissouli, décident en septembre 2011 d’écrire un livre sur « l’improbable » remontée de François Hollande. En mars 2011, personne ne lui accorde de chance, les sondages sont dominés par DSK, au PS il est marginalisé par Martine Aubry, et les médias le gomment au profit de Ségolène Royal.

Dans le sillage du témoignage formidable de ces deux journalistes qui, très tôt, croient en la victoire de François Hollande, je me suis entraînée moi aussi au rythme de la lecture à une écoute du personnage, sur la trace d’une logique gagnante. J’ai voulu, moi aussi, en penser quelque chose. En tant que citoyenne de ce pays.

Avec le matériau très riche et précis que nous offre ce livre, comme toujours, ma lecture s’est poursuivie en écriture, exploitant aussi tout l’apport médiatique que chaque citoyen a le droit, et même le devoir d’écouter, pour en penser quelque chose. Tout cela est disponible à la lecture, à l’analyse critique, et nous permet de nous questionner, justement sur ce terrain politique, sur notre propre maturité citoyenne. L’ampleur mondiale de la crise et la dette devenue impayable sont-elles enfin arrivées à nous faire admettre que nous étions en face d’une curieuse impuissance au sommet, doublée d’une sorte d’infantilisme soigneusement cultivé du côté du peuple et qu’il fallait envisager une politique autrement ? Voulons-nous un pouvoir à la manière de petits qui attendraient de lui l’accès à un monde pour l’instant visualisé comme celui des privilégiés et qui seraient prisonniers d’une addiction à une consommation bien calculée ? Ou bien rassemblons-nous en force imprévue notre faiblesse, sur laquelle plus personne ne pourra faire main basse, pour des raisons narcissiques et des ambitions inavouables et cette force de vie libre faisons-nous le pari de la faire représenter par un président d’un genre nouveau dont la force serait celle du peuple adulte, lucide et apaisé, décidé à vivre autrement que selon les diktats de notre monde marchand faits pour rendre les riches encore plus riches ?

L’homme qui ne devait pas être président ne ferait-il pas écho à des citoyens de France ne laissant plus leur force libre être sous-estimée parce qu’ils seraient circonvenus éternellement, maintenus dans le statut de mineurs capables seulement de déléguer le plein pouvoir à un Zorro exploitant le rêve de devenir riches des petits ou à une figure foncièrement maternelle sachant séduire par l’émotion ses éternels enfants en leur promettant d’être, seule, capable de les réintroduire dans le monde perdu ?

Porter et montrer une Rolex à son poignet, comme si c’était un symbole de réussite que tout le monde partagerait, c’est plutôt l’image caricaturale d’un gamin exhibant son cadeau de luxe récompensant un Zorro refoulant son impuissance. Pour être vraiment puissant, Zorro aurait besoin que le peuple entier croie que réussir c’est arriver à posséder ce genre d’objet… Pendant la campagne électorale, le président sortant fut filmé lors d’un bain de foule : il serre la main d’une personne et l’on voit distinctement cette personne en profiter pour tenter de voler la fameuse montre. Le président sortant l’enlève prestement et la met dans sa poche. Quel parfait raccourci pour résumer la logique du quinquennat précédent ! On serait d’accord de travailler plus pour gagner plus, parce qu’on aimerait bien se payer une montre comme la vôtre, ou des objets de ce genre-là, ou un style de vie associé au fait d’avoir de l’argent !

Derrière cette élection présidentielle de 2012 planent encore les deux figures rivales de l’élection de 2007, chacune dotée d’un fort narcissisme, de la conviction d’être des sortes de sauveurs, qui se battaient pour prendre le pouvoir en exploitant la part infantile de l’électorat imaginant que d’en haut viendra un lendemain qui chante, où le peuple d’une manière ou d’une autre, aura accès au monde qui est pour l’instant peuplé seulement de privilégiés : d’une part la figure séduisante mais toujours un peu hautaine, autoritaire, d’une figure maternelle éternellement battante qui, parce qu’elle était mère de quatre enfants, était censée être aussi parfaite pour prendre soin des électeurs enfants de la France ; d’autre part, le garçon qui avait toujours lorgné vers le monde des privilégiés et avait très jeune prouvé qu’il pouvait prendre sa revanche juste parce qu’étant le meilleur, l’unique, pour résoudre les problèmes de notre pauvre mère patrie afin que nous ses enfants y soyons bien, il aurait bien mérité la récompense bling bling dont nous sommes censés tous rêver.

Les deux candidats à l’élection présidentielle de 2007 se ressemblaient, tous deux carburant au narcissisme, en semblant s’opposer : la figure maternelle autoritaire et séductrice venant au secours de ses petits, proche du peuple, semblait juste vouloir prouver qu’elle n’avait pas besoin de Zorro, en bonne castratrice, éjectant l’homme avec l’air de dire pousse-toi que je m’y mette, c’est moi qui suis toujours dominante… Mais l’autre version était celle de la mère patrie avec d’immenses problèmes, et le petit, le garçon Zorro, est son sauveur, la maman France reconnaissante le récompensera en disant mon petit c’est toi le meilleur, et il s’agitera, hyperactif, sur tous les fronts, pour mériter ça… La mère allemande semblera lui botter les fesses pour lui dire, non, tu n’es pas encore assez bien, assez grand, allez encore un effort, et lui, obéissant, se retournera vers elle qui fera le geste de le soutenir en 2012 en disant, alors, si tu es là c’est que j’ai enfin été à la hauteur…

D’une certaine matière, François Hollande a laissé ces deux figures qui ont été capables de pouvoir en s’ancrant dans nos infantilismes imploser d’elles-mêmes par une impuissance de plus en plus manifeste. Il a, tranquillement, laissé faire le temps, l’usure, l’impuissance, voire le ridicule… La mère et le garçon Zorro ne pouvaient être qu’impuissants à faire un monde meilleur, et la dette ainsi que la crise ont eu de plus en plus l’air d’être les signes d’une implosion logique en train de mettre en acte un programme d’apoptose détruisant une organisation à la fois mentale et politique ancienne, archaïque, se fondant sur le désir collectif d’un monde où rien ne manquerait, représenté par celui des privilégiés. L’électorat n’est plus un simple ensemble de petits alias de consommateurs !

Alors que personne ne l’attendait, ne le prévoyait, le voici qui apparaît au premier plan : il n’est plus le gentil père de famille qui laisse sur le devant de la scène dominer la maman, et il n’a rien d’un garçon Zorro qui ne rêve qu’à sa récompense qui le grandira aux yeux de tous. La présidentielle 2012 gagnée par François Hollande doit s’analyser par contraste avec celle de 2007 : le nouveau président est vainqueur parce que, contrairement aux deux candidats d’il y a 5 ans, il a parié sur notre maturité citoyenne et non pas sur nos infantilismes, sur nos désirs de petits qu’on nous fasse un monde de rêve d’inspiration matricielle. 2007 : elle voulait s’occuper des petits, leur faire un monde meilleur en assignant à leur place de bons petits pères les hommes des affaires, il était un petit qui en se faisant Zorro super champion prouvait qu’il n’était pas si petit mais très grand tout en restant petit… Soudain, s’est imposé l’air de rien un homme d’un genre nouveau, regardant d’un air jovial les citoyens de France en disant : allez, vous êtes des grands maintenant ! Le mot « petit », pivot de la campagne précédente, moteur de l’hyperactivité qui a crevé les écrans pendant cinq ans, a été chassé, ouste, pour faire advenir le mot « grand » ! Et, mais vous êtes grands ! Finis de rêver s’éterniser dans la patrie matricielle ! Finies les jupes de maman ! Fini de rester fascinés devant l’incarnation du petit qui a si bien obéi qu’il est Zorro invité par les riches reconnaissants.

François Hollande est-il un homme qui a de la chance, comme le soutiennent Julien Dray (« François, c’est simple, c’est un anti-chat noir, le genre de mec que tu as plutôt intérêt à fréquenter », « En 1981, François rentre dans l’équipe de Jacques Attali, ce qui lui permet d’accéder à l’Elysée… En 1993, il perd son siège de député, mais Jospin le choisit pour en faire son porte-parole alors que rien ne l’y prédestine. Plus tard, en 1997, Jospin entre à Matignon, Cambadélis devait être nommé premier secrétaire et là, coup de bol, Jospin choisit Hollande. »), Ségolène Royal (« Il a eu un nombre de coups de bol incroyable. Son ascension, c’est une accumulation de circonstances… C’est ce qui est arrivé à DSK qui fait qu’il est parvenu jusqu’à la présidentielle. Sinon, il aurait été écrasé par le rouleau compresseur Strauss-Kahn. ») ? Ou quel autre rouleau compresseur, enraciné dans la lutte des sexes, bien antérieur à DSK… ? Celui de la sous-estimation, qui a pour but de mettre au premier plan un autre personnage, telle par exemple Ségolène Royal qui, dans ce couple d’emblée politique donc concurrentiel, se place très vite devant, sachant formidablement exploiter la circonstance Mitterrand, figure de père enfin dans sa fonction, sachant placer sa fille, le rouleau compresseur étant mis en acte par cet axe père-fille que la fille a su au quart de tour établir, dictant à François Hollande sa place de père des enfants auprès d’une jeune mère politiquement auréolée ? On sent le statut d’enfants, de sujets circonvenus, de petits, indispensables à un certain pouvoir qui va savoir faire pour ceux qui sont impuissants, vulnérables, pauvres, orphelins, chômeurs… Vous êtes des petits, mais nous, heureusement, nous saurons faire, nous sommes vos sauveurs… Mitterrand, paternalisme, vie en rose, lendemains qui chantent, petits enfin entendus… Le jeune couple en politique dessine le partage de ce type de pouvoir qui profite du statut de mineurs vulnérables à défendre comme s’ils n’avaient pas vraiment de voix eux-mêmes : en avant la jeune mère en train d’apprendre à occuper l’espace politico-médiatique et à agir sur le cerveau des émotions et l’inconscient collectif ; en arrière le bon et jovial père de famille qui légitime le statut de ces chers petits, de ces citoyens mineurs qu’il faut défendre parce qu’ils n’ont pas la force de le faire, parce qu’ils n’auraient qu’un désir, celui d’être fondamentalement assistés afin de jouir eux aussi d’un monde sur le modèle unique de celui des riches que les images montrent à longueur de journée comme l’unique monde.

Des coups de bol ! Il n’y va pas de main morte, Julien Dray ! Mais surtout, elle n’y va pas de main morte, Ségolène Royal, elle c’est la puissante qui a su tout aller chercher avec les dents (elle a des dents longues ?), lui c’est un impuissant, un mou, qui a eu du bol… ! Mais les deux journalistes auteurs de ce livre ne sont pas d’accord, et se proposent de démontrer que des épisodes méconnus ont été autrement décisifs pour qu’il devienne, en mai 2012, président de la République.

Normalement, sans la chance, le président normal n’avait aucune chance de le devenir ? C’est sans compter sur le fait que François Hollande est un homme qui a, peut-être à son insu, misé sur le long terme, parce que c’est un stratège qui, quand en effet il n’a aucune chance pour le moment, laisse d’autres y aller, et lorsque enfin il a une ouverture il y va.

Avoir une ouverture pour lui et pour DSK, cela n’a pas le même sens, c’est même le contraire. Puisque, depuis l’ENA, sa compagne Ségolène Royal était aussi une concurrente sur le plan politique, et qu’elle incarnait plutôt pour lui, il nous semble, une fermeture, elle allait de l’avant, elle a été plusieurs fois ministre et lui jamais, et même une ministre médiatiquement auréolée par la maternité. C’est Ségolène Royal qui en a… Lors de la campagne électorale, elle ne se privera pas de traiter de mou son ex-compagnon… Tandis qu’une autre maîtresse femme, Martine Aubry, le dira flou… C’est fou, ces femmes qui en ont, et lui disent qu’il n’en a pas… C’est incroyable, cet homme qui a laissé à ce point ces femmes en avoir et qui ne ratent aucune occasion de lui tendre des pièges castrateurs, de balancer des phrases qui décapitent… A croire qu’il a toujours comme volontairement laissé faire cette volonté castratrice des femmes, ne désirant en effet pas en avoir comme elles voudraient, n’étant pas intéressé ! En très curieuse connaissance de cause puisqu’il choisira comme première compagne sans lui faire de l’ombre cette femme-là qui dans le couple porte la culotte ! Comme si l’époque disait plus que jamais qu’elles étaient les dominantes et qu’il était inutile de s’engager dans une bataille perdue d’avance… Une époque promettant le rien ne manque, le progrès, les objets, le confort, ayant flatté le narcissisme des femmes et fait croître comme jamais leur fantasme de toute-puissance maternelle pour prendre soin des petits, ceci jusque sur la scène politique. Derrière, de gentils consommateurs, et des marchés financiers. Mieux valait les laisser faire jusqu’à ce qu’elles s’aperçoivent que, pour ce qui le concerne, elles n’ont castré que du vent, puisque jamais il n’avait eu le désir, perçu par elles concurrentiel, d’en avoir sur le même mode qu’elles !

Curieux homme, qui n’a jamais cherché à en avoir… Dans son camp et dans les camps adverses, ils sont tous d’accord : il n’en a pas, il est mou et flou, il ne saura pas faire… C’est fou cette guerre de la puissance contre l’impuissant ! Mais cela ne le dérange pas… Il laisse dire. D’emblée, il semble avoir été un homme pour lequel la puissance masculine ne pouvait d’aucune manière être tutorisée par la puissance des mères ! Ségolène Royal voit mal lorsqu’elle le voit privé (mou) de cette puissance qu’elle, elle pense avoir, et qu’elle aura tant de mal à admettre qu’elle en est… castrée. C’est amusant de constater que la castration, c’est d’abord une figure maternelle qui doit la vivre, telle une expulsion hors d’elle d’un placenta qui n’a plus de fonction. Plutôt que de l’admettre, longtemps elle s’imagina que l’homme puissant, l’homme qui en avait, c’était celui qui lui donnait le coup de main pour qu’elle soit, elle, pourvue d’un organe placentaire représenté par la patrie, où faire entrer les petits et inspirer des promesses électorales.

Or, tout se passe comme si cette castration, l’homme François Hollande, face à ces femmes aussi bien que face à la France et face aux adversaires des autres camps, la plaçait bien en amont de l’activité guerrière des femmes narcissiques et castratrices pour se mettre, elles, en avant. Une castration pour prendre acte de la fin d’une logique, celle d’un paternalisme militairement mis au pas par un maternalisme triomphant, où la mère madone ou la mère colérique ou la mère militaire se mettent en avant. Une castration pour laisser advenir une autre logique, comme celle de la vie après la naissance n’a plus rien à voir avec celle, matricielle, d’avant la naissance. La France n’est pas une nation matricielle ! La madone de tous ces petits enfin compris par celle qui a l’amour maternel chevillé au ventre, ou le Zorro à sa maman qui sauve tous ces petits et a pour récompense le bling bling, c’est fini ! Une nouvelle logique ne se fonde plus sur le présupposé de citoyens qui seraient d’incurables êtres dépendants reliés au monde politique par cordon ombilical. Parions que François Hollande est le président d’une nouvelle logique, rompant le lien ombilical de citoyens infantiles avec la France ! Parions que la France sera vraiment la France, non plus le paradigme d’une matrice que la dette ne ruinera jamais par un programme d’apoptose ! Gageons que la crise signifie : l’apoptose matricielle, c’est maintenant ! Gageons que la politique tire sa force nouvelle d’une capacité de sevrage qui n’avait jamais jusqu’à maintenant été entendue ! Gageons que les citoyens de France n’ont plus envie de tout avaler en déglutition primaire, comme des nourrissons à la mamelle ! Gageons que la puissance présidentielle ne se laissera pas intimider par l’impuissance à forclore la vérité que la dette impayable et la crise jettent sur un monde en train de s’effondrer.

Bref, c’est peut-être cette qualité-là, le fait que, très étrangement, il ne cherche pas à se mettre en avant, comme il laisse Ségolène Royal aller en avant, qui y est pour quelque chose dans le fait d’avoir été choisi par Jacques Attali, puis par Lionel Jospin. Une qualité atypique, discrète, apaisante, conciliatrice, rassembleuse, étrangement mûre, laissant exister d’autres que lui, jamais narcissique, toujours proche des gens, de bonne humeur, bon vivant, en apparence pas guerrier pour deux sous. Le stratège sait et sent peut-être inconsciemment que les choses, en politique comme dans la vie, sont dans le crépuscule d’une logique, et qu’il n’y a pas à se battre en personne pour quelque chose qui est en train de finir. Un président fanfaron peut promettre qu’il va tout arranger pour que rien ne change et qu’une logique matricielle perdure… François Hollande, on parie que c’est quelqu’un qui a très tôt senti, probablement dans sa vie, que la crise c’était en fait un changement radical de logique, l’ouverture sur un autre temps, une nouvelle façon de vivre, un sevrage de nos habitudes de gentils consommateurs formatés. Le temps de naître enfin. De devenir responsable, de quitter le nid, une certaine France cocon, de se sevrer d’une addiction au monde des riches visualisant une matrice à laquelle s’accrocher en vain sauf que cela fait marcher le commerce permettant aux riches de s’y éterniser… C’est le rêve idiot des petits croyant qu’un beau jour ils en jouiront aussi qui assure aux riches d’y rester…

Changement de paradigme non seulement en France mais en Europe, dans le monde. Changement parce que cela ne peut plus continuer selon la même logique. Plus tard, juste après les primaires socialistes qui l’avaient fait gagner enfin, il aura cette formule très précise : le changement c’est maintenant !

Parions que François Hollande, tout seul, a su énoncer cela parce que dans sa vie aussi il a laissé entrer le changement ! Est-ce par hasard qu’il a commencé à se positionner en première place, se préparant à devenir contre toute attente président de la République, en même temps qu’il change officiellement de femme et que Ségolène Royal perd la campagne présidentielle de 2007 ? Défaite de Ségolène Royal : une logique ancienne qui s’éloigne telle une belle comète qui ne repassera pas ? Hollande libre alors de se positionner pour la mise en acte d’une logique nouvelle ? Juste en ayant laissé faire les choses, qui devaient logiquement s’user, être atteintes par un processus de sevrage, de maturation ?

Ne pourrait-on pas dire aussi que l’axe père-fille qui domina longtemps l’axe mère-fils dans le couple politique Royal-Hollande s’est renversé avec le changement de femme… Un renversement de domination qui met en avant le fils avec sa mère, et en arrière le père et ses petits de l’axe père-fille. Ce qui n’est pas de tout repos… En somme, le nouveau couple, présidentiel, met en demeure de se sevrer, de se détacher d’un statut de petit dominé par une femme maternelle, un président en même temps que les citoyens qu’il représente sont aussi en train de se sevrer de leurs infantilismes…

Quant à la première dame de France, ne dit-elle pas elle-même qu’il n’y en a pas… ? Qu’il n’y en a plus. On dirait pourtant qu’elle ne peut, cette deuxième femme, accepter de ne pas être première, c’est-à-dire arrimer son statut à la première que fut la mère du président, qu’à la condition que l’homme de sa vie ne soutienne plus la royale première, la monarchique, mère de l’inconscient collectif… Elle a raison. C’est de l’histoire ancienne. Cela a été. Cela n’est plus. Le changement c’est maintenant. Le régime matriciel, cela a été pour chacun de nous, être humain. Mais, avec la naissance, avec le sevrage, avec la fin de cette délégation de nos vulnérabilités sur le pouvoir total reconnu de manière infantile à certaines instances narcissiques et foncièrement fanfaronnes, ce régime-là n’est plus qu’un aura été. Ce n’est pas le réduire à rien que de dire que cela n’a plus cours. Aucune mère digne de ce nom ne voudrait faire perdurer dehors son ventre protecteur tapissé par un bon père la laissant tout royalement, militairement dominer. La comète royale ne peut être retenue par une caution présidentielle, sous prétexte qu’il est le père des enfants, et qu’elle est la mère de ses enfants à lui… Le président des Français qui se sèvrent de leurs infantilismes ne peut lui-même se sevrer d’un attachement infantile à la mère matricielle que pourrait encore incarner une certaine image de la première Dame de France (qui répète qu’elle ne veut pas incarner ce rôle qui n’existe pas) s’il soutient encore l’incarnation politique de la mère de ses enfants visant envers et contre tout ce perchoir où elle serait dominante !

La femme de la vie de notre nouveau président a coupé le perchoir au sommet duquel l’instance royale comptait continuer à dominer. Le changement c’est maintenant : aucune des deux ne domine plus… Si la première entend continuer à dominer, la deuxième aussi… La deuxième a scié le perchoir, et cela a semblé mettre en cause l’autorité d’un président incapable de tenir sa femme…

En vérité, si sa première femme était réapparue dominante sur son perchoir, figure ironique défiant le père de ses enfants devenu président, l’autorité de ce dernier n’aurait-elle pas autrement été mise en question par cette image très forte faisant revenir l’ancien couple au sommet de l’Etat et ramenant la politique à une affaire de famille où le chef d’Etat place la mère de ses enfants ? Est-ce vraiment d’un grand niveau politique cette assertion selon laquelle le chef d’Etat devait bien donner un coup de pouce politique à la mère de ses enfants ? C’est-à-dire faire fonctionner « la mère de ses enfants » comme un argument politique pour qu’elle puisse se hisser au sommet du perchoir, et ainsi inscrire au sommet de l’Etat Madame en face de Monsieur comme au bon vieux temps ?

On pourrait imaginer qu’un président si stratège avait prévu que la femme de sa vie serait le flingue qui tirerait tout seul, et empêcherait qu’au sommet du perchoir un épouvantail prenne sa revanche et crie à la France entière « Il croyait qu’il s’était débarrassé de moi… ! » Visant le perchoir, là où elle pouvait encore espérer dominer le président, elle avait comme par hasard tenté d’éliminer un homme dans un « pousse-toi que je m’y mette », et celui-ci aurait dû dire oui, aurait dû reconnaître que la place royale du perchoir était un dû pour la mère des enfants du président… Mais cet homme, en place depuis longtemps, n’a pas accepté. Deux autres femmes sont venues à la rescousse, pour le pousser… En vain. Un homme a tenu bon. C’est drôle comme les événements politiques s’amusent à prouver que François Hollande n’est président qu’en même temps que la comète Ségolène Royal s’éloigne… Celle-ci n’est certes pas finie politiquement, la guerre au moins inconsciente que joue le stratège Hollande vise la paix, et chacun a sa place. C’est juste que la guerre des sexes, qui au cours de cette campagne présidentielle 2012 a quand même fait dire en tant qu’argument politique à l’ex-femme de celui qui est devenu notre nouveau président qu’il était mou, ne peut plus mettre en acte une castration de l’homme par la femme, celle-ci ne cessant de repousser telle l’hydre en s’érigeant en mère des enfants de ce président, ce qui la placerait automatiquement.

François Hollande a désigné comme femme de sa vie une femme qui n’est pas la mère de ses enfants. Très présente aux côtés de François Hollande pendant toute la campagne électorale, comme l’écrivent Antonin André et Karim Rissouli, Valérie Trierweiler semble être la garante du fait que le futur président de la République est en train de se démarquer, politiquement parlant, de la figure du père de famille qui inspirerait celle du président. La logique nouvelle ne s’inspire pas de la logique familiale. Les citoyens sont des grands, des êtres humains qui ne doivent plus rechercher les jupes de la République. Valérie Trierweiler veut continuer à travailler, ne serait-ce que pour nourrir ses enfants, qui ne doivent pas être à la charge de son compagnon président : elle ne le positionne pas dans la position de père.

A l’orée des élections présidentielles de 2012, le stratège a donc bien distinctement face à lui deux destins politiques qui se sont fait rattraper par une sorte de programme d’apoptose.

La Madone des foules, parlant à l’émotion, improvisant, titillant les fibres maternelles, se faisant photographier avec un agneau dans les bras pour avoir l’air proche du peuple ou ressembler à Jeanne D’arc la bergère qui boute dehors les Anglais, Ségolène Royal, a implosé en direct en 2007 telle une comète fascinante qui s’était approchée puis éloignée, comme si ce n’était plus son heure, même si en bon père de famille tranquille, derrière, il semblait qu’il y avait encore François Hollande, dont on ne savait pas qu’il avait déjà rencontré la femme de sa vie qui n’était pas la mère de ses enfants.

Le président fanfaron, agité, hyperactif, Zorro seul guérisseur de la crise, perd aussi le temps d’un quinquennat sa crédibilité. Le président normal est en passe de ne plus être anormal de ne pas s’être présenté plus tôt faute de ne pas en avoir assez… Gageons que le président normal va faire sa force de la crise, de la dette qu’on ne peut plus retarder de payer, en ne les traitant pas par la forclusion. Gageons qu’il fera intérioriser par chacun des citoyens de la France cette faiblesse qui dégagera une force de changement et donc de sevrage. Les citoyens de France ne seront plus, enfin, pris pour des mineurs incapables de faire le deuil d’un statut matriciel, ni pour des victimes qu’il faut sauver. Gageons que l’homme qui ne devait pas être président ne tirera pas son pouvoir de la vulnérabilité de citoyens immatures, mais le contraire. Qu’il tirera sa force de la maturité des citoyens, des citoyens murs pour un changement de paradigme. C’est pourquoi François Hollande n’accueille pas la nouvelle de sa victoire comme un fanfaron, mais avec sérénité et gravité. Et c’est au contact des habitants de Tulle incarnant le peuple français qu’il fait son premier discours. François Hollande aime les gens, le contact. Il est l’un d’eux. Sarkozy aussitôt élu s’éloigne, il n’est sûrement pas des leurs, le cerveau de la récompense doit sans doute lui dire qu’il a bien mérité, ce garçon Zorro, ce que les images du Fouquet’s disent… Il va faire tellement bien qu’il a bien mérité… Cadeau d’une vie avec les riches, parmi les signes de richesses.

On sentait que Nicolas Sarkozy était irrésistiblement, tel un gosse addict, attiré par les images de la vie des riches… François Hollande, c’est le contraire, on le sent détaché de ces choses-là. Sevré. Ce n’est plus un enfant. Les bonnes et belles choses sont là, maintenant, et non pas du côté de la récompense, le bon vivant le sait. Une normalité qu’il incarne en saisissant les occurrences maintenant, là où il est, contacts chaleureux avec les gens, restaurants où il ne boude pas son plaisir de manger. Un bon vivant pas compliqué, toujours heureux de voir « quelqu’un » en face de lui. Un autre. L’altérité le rend heureux. Son concurrent défait n’aimait que lui-même. Hollande, le soir de sa victoire, on l’a senti si heureux de voir que les autres composaient le peuple français. Et que la maturité en marche de chacun d’eux était sa force à lui. Un Hollande s’écartant du rôle jovial de père des enfants prince consort pour devenir le simple prédécesseur de chacun de ces habitants de France en train de rejoindre leur maturité psychique, en train de se sevrer de leur habitude d’assistés ayant besoin d’une mère séductrice et sévère et d’un Zorro de la récompense.

Le changement, c’est maintenant ! C’est dans le maintenant ! C’est dans ce temps-là qui s’ouvre, non pas dans les mirages d’une vie de riches saturant les images. Pour certains, on n’est pas heureux et on n’a pas réussi si on n’a pas une Rolex à 50 ans. Pourtant, maintenant, une montre toute simple suffit pour les rendez-vous avec les autres non sous-estimés. Voilà : Hollande n’est jamais dans la sous-estimation des autres, cela se sent. Il n’est pas dans l’ego. Il est dans une guerre qui gagne sur l’ego. Et même « sego »…

Lors de la campagne présidentielle de 2007, on sentait un ego très fort aussi bien chez Nicolas Sarkozy que chez Ségolène Royal. Un air triomphant de : vous allez voir ce que je saurai faire pour vous, ce qui implique une logique de sous-estimation, un pouvoir qui se nourrit de vulnérabilités qui mettent à terre et qui plongent dans le besoin. Hollande, on a l’impression qu’il voit au contraire des gens qui se relèvent d’eux-mêmes, qui ne veulent pas que le pouvoir soit une exploitation de leur faiblesse. Force tranquille de celui qui s’est levé en voyant ceux qui se relèvent, qui ne se laissent pas sous-estimer. Un président normal qui sait qu’on peut jouir des choses dans le maintenant parce que lui-même en fait l’expérience, s’y attardant volontiers.

François Hollande sait que cela sera très dur. Mais il n’a pas peur. Sinon, a-t-il confié aux deux journalistes, il n’y serait pas allé. Sous le soleil d’Alger, le 9 décembre 2010, il déclare déjà : « Le temps d’un président normal est venu ! » Acte fondateur de sa campagne présidentielle. « En une phrase, François Hollande installe une candidature différente… L’homme normal contre le maître du capitalisme. Hollande contre DSK. Le duel est installé, Royal et Aubry progressivement évincées. » Voilà, Hollande ne voit plus en adversaires politiques présentes ces deux femmes ! Ségolène Royal et Martine Aubry sont au même moment en train de se battre en duel à Paris. La perdante des élections présidentielles de 2007 a ouvert les hostilités en déclarant la première sa candidature aux primaires. La première ! Elle organise sa première sortie de candidate comme un spectacle qui s’affichera en une. Elle a de l’expérience… Elle sait le pouvoir des images ! Martine Aubry, le même jour, organise en banlieue un volontairement discret rendez-vous avec quatre médias choisis. Ségolène Royal, qu’une oreille indiscrète prévient, est verte de rage.

La stratégie de l’homme normal est, selon Hollande, la meilleure, contre DSK, pour battre Sarkozy. Et les Français, Hollande en est sûr, ne veulent plus de Sarkozy.

La phrase fondatrice, qui semble une fulgurance « est le résultat d’une réflexion personnelle ancienne. » Hollande dit : « Je me suis demandé quels reproches on me ferait une fois candidat. Je n’ai pas été ministre, mon parcours n’a rien d’exceptionnel, peu d’expérience à l’international, simplement la Corrèze. Je me suis dit qu’il fallait que je tire avantage de ça. » Tirer avantage de cette apparente faiblesse. Voilà. L’idée d’une force qui jaillit de la faiblesse. « Cette fois, il fallait que je me mette à mon compte. Avec ‘l’homme normal’, on ne me regarderait plus comme ancien premier secrétaire associé à un PS qui n’a pas bonne presse, mais comme un homme nouveau, un candidat neuf avec des idées nouvelles, défiant un président et un candidat autoproclamé par le système. Dès lors, tous mes handicaps deviennent des atouts : la Corrèze redevient un ancrage, avec un Chirac me donnant d’une certaine façon l’imprimatur ; mon éloignement du PS me permet de porter mes idées. Bref, je crée un espace pour être écouté. »

Mais c’est Valérie Trierweiler qui, en décembre 2004, évoque pour la première fois une question que se posait déjà François Hollande : « Les Français peuvent-ils élire quelqu’un de normal ? » C’est-à-dire lui, auquel Valérie Trierweiler consacre un article de 3 pages dans Paris-Match, parce qu’il est l’homme politique de l’année, ayant gagné aux régionales, aux européennes, aux cantonales, aux sénatoriales et lors du référendum interne au PS sur la Constitution européenne. Dans cet article où elle raconte la vie de François Hollande, elle souligne combien il ressemble à sa mère, qui « lui a transmis sa gentillesse et son dynamisme, lui a appris à ne pas humilier les autres… » Une mère qui lui a désigné les autres, qui l’a fait aller vers eux, qui n’a pas placé l’ego, le narcissisme au centre, ni le sien ni celui de son fils ? Valérie Trierweiler poursuit dans son article : « Au fond, n’est-ce pas anormal, quelqu’un d’aussi normal ?… Vouloir devenir président de la République, est-ce vraiment normal ? » Mine de rien, en soulignant cette transmission de mère à fils qui a à l’évidence appris à celui-ci le goût des autres, Valérie Trierweiler nous met la puce à l’oreille sur une véritable révolution du personnage maternel. La mère de François Hollande que nous présente dans son article Valérie Trierweiler a transféré pour toujours l’imaginaire huis-clos du giron maternel qui prendrait soin de son petit roi vers le plaisir des rencontres et des échanges avec les autres non humiliés du haut du perchoir du narcissisme. Le commerce avec les autres non rabaissés a été désigné à son fils par sa mère comme d’une autre qualité, bien supérieure, comme un saut pour la vie sociale, par rapport au huis-clos familial dominé par une mère assignant au père un rôle d’assureur de l’abri. On dirait que c’est le regard aimant, amoureux, de Valérie Trierweiller qui valide cette autre et révolutionnaire position de la mère, qui a libéré le fils. Ce qui tranche avec la position royaliste, qui, au fond, promet à ses petits de les ramener à une position royale centrale, en masquant que cette position est impuissante, et ne vise qu’à entretenir chez la mère imaginaire un narcissisme en perte de vitesse telle la comète qui s’éloigne après avoir fasciné tout le monde en rasant la terre.

La position royaliste n’est pas vraiment proche des gens, des autres, cela saute aux yeux même si en jouant sur les émotions elle les fait monter vers elle, ce qui en même temps s’érige est une distance narcissique ombrée de condescendance.

Soudain, dans le regard de Valérie Trierweiler, s’impose la guerre de François Hollande contre une position maternelle qui cherchait dans notre société à s’imposer comme étant la normalité, en occultant qu’elle se fondait sur des petits, des gens vus comme incapables car semblables à des enfants à qui on promettrait le meilleur des mondes sans qu’ils aient rien à dire et tout à avaler. Un François Hollande anormal de ne plus soutenir une telle position maternelle inspirant la politique et qui supposait une humiliation très occultée des gens puisqu’ils seraient d’éternels petits. L’assistance sociale que fut la mère de François Hollande, sous le regard de Valérie Trierweiler, a ouvert un temps nouveau, où les autres non humiliés ne sont plus des petits, un gain de plaisir dans les échanges et le commerce avec eux qui sont sur le même plan que lui compense très largement la perte pour le fils de la position narcissique de petit roi devenant le cas échéant Zorro…

François Hollande, dans une lecture d’après coup à la lumière de l’article de Valérie Trierweiler, apparaît n’avoir jamais épousé la position royale non seulement en famille mais aussi en politique. C’est la crise, c’est-à-dire l’impuissance de plus en plus criante qui mine la réalisation d’un monde supposé meilleur et égalitaire mais en fait dominé par la marchandise et la finance qui va avec (et les êtres humains étaient supposés être bloqués au stade oral de leur développement psychique, entraînés à tout avaler en déglution primaire c’est-à-dire sans regard critique ni amorce de sevrage), qui a ouvert devant Hollande une autre perspective, très différente, où les êtres humains à l’âge de la maturité, seront plus importants que les marchandises, le commerce entre eux relativisant celui des choses qui, avant, colonisait à leur insu ces humains.

Vouloir devenir président de la République, est-ce normal ? demande Valérie Trierweiler. Ce n’est sûrement pas normal, si c’est pour promettre au peuple un monde mû par l’ancienne logique, se nourrissant de l’infantilisme des humains. Car comment ne pas y voir quelque chose comme une formidable perversion ? Mais, à la lumière de la nouvelle logique, et sous l’impulsion de la révolution dans le statut de la mère telle que celle de François Hollande l’incarne, c’est normal de vouloir devenir président de la République car celui-ci ouvrira la voie en étant le premier d’entre les non humiliés, il incarnera un style de vie, une joie de vivre très sociale, la sienne depuis l’enfance, qui sera au sommet de l’Etat le paradigme suivi par le peuple français. L’engagement à gauche y prend une tout autre valeur !

Car c’est vraiment quelque chose, cette fin de l’humiliation. Et la première humiliation est très sentimentale : le regard maternel (et inspirant une certaine politique) qui dit vous êtes pour toujours mes petits dont je prendrai soin éternellement est humiliant puisqu’il assigne une place inférieure, vulnérable, impuissante, à ceux qu’il affirme aimer et qu’en vérité il fait fonctionner comme instruments de son narcissisme incurable. Le président normal, de cette normalité qui fut l’objet longtemps de mépris, de condescendance, donc d’humiliation, n’a aucun goût pour la guerre narcissique, il n’est pas atteignable par ces flèches, ses faiblesses supposées sont devenues sa force. Il l’a dit. C’est un homme politique d’un genre nouveau, qui n’a jamais été tenté par ce genre de pouvoir qui dit : je vais faire pour vous qui s’inspire toujours de la mère qui dit je fais pour vous mes petits ce qui me donne en récompense une jouissance narcissique énorme. C’est un homme politique arrivé au sommet de l’Etat qui dit : nous allons faire ensemble, plus personne n’est petit, ma force c’est chacune de vos forces, vous n’êtes plus des humiliés.

La nouvelle normalité, c’est celle que la fin de l’humiliation promeut ! Plus personne ne peut être reconduit aux frontières de l’humiliation, du mépris parce que des civilisations seraient supérieures à d’autres ainsi que des couleurs de peau. Mais bien sûr aussi, plus personne ne peut tricher. La reconduite aux frontières de l’humiliation peut se faire aussi quand deux personnes sont en présence.

Je veux donc souligner l’importance dans cet essai de l’article de Valérie Trierweiler qui fait le portrait de François Hollande en inscrivant dans son histoire un personnage maternel hors du commun, qui fait le contraire de beaucoup de mères d’aujourd’hui qui enferment leurs petits dans une prison dorée narcissique, les condamnant à être au mieux des Zorro dans un monde de petits où on a réussi quand on peut se payer le maximum de ce que les marchands ont calculé qu’il nous fallait pour le plus grand bien de leurs bourses, tout ceci dans le sens d’une colonisation des cerveaux comme jamais.

Ce sont des phrases qui, en nous présentant déjà en 2004 un président d’un genre nouveau, et pas seulement avec les yeux de l’amour mais beaucoup plus avec les yeux d’une mère aimant réellement son fils et non pas elle-même, prédisent une révolution prochaine dans nos habitudes addictives à l’égard de la consommation, déplaçant nos plaisirs, notre joie de vivre, du commerce des choses produites en surabondance folle vers le commerce des êtres humains entre eux. C’est quelque chose de vraiment incroyable ! Tout cela visible pourtant depuis longtemps juste dans la joie de vivre tranquille, joviale, généreuse, non narcissique, d’un homme que l’on trouvait si normal, si ordinaire, que jamais on n’imagina qu’il deviendrait président de la République.

Or, même si on ne le voyait pas vraiment dans sa dimension stratégique, puisque le stratège par définition ne se fait pas remarquer, il était bel et bien visible sur la scène politique, depuis longtemps. Comme la lettre volée d’Edgar Poe : trop visible, elle était invisible, on la cherchait ailleurs… On l’a cherché ailleurs, dans son impuissance supposée, dans sa mollesse, dans son inexpérience, dans son flou, lors de la campagne des primaires socialistes et celle de la présidence… Soudain, en pleine lumière, son art de vivre, très social, nous invite, peut faire de nombreux émules, et la Corrèze nous transmet une convivialité qui nous changerait d’une France provinciale moisie comme si nous avions méprisé nous-mêmes le lieu de notre vie qui serait enfin sevrée des faux rêves marchandisés.

En vérité, il était un homme tranquille qui nous annonçait, de toute sa personne ne cherchant jamais à payer de mine, une fin de la colonisation marchande de notre cerveau. Tout le contraire du précédent président de la République, qui a fait tout le contraire de nous décoloniser le cerveau de tous ces objets produits en masse pour faire marcher le commerce et nous distraire par l’addiction anesthésiante. Sa montre de luxe a symbolisé au contraire une colonisation des cerveaux reptiliens par le désir du monde des privilégiés, prétendu accessible en gagnant plus.

Si on y réfléchit, la normalité de François Hollande est autrement puissante et révolutionnaire, de quoi donner un sens très nouveau et très fort à la notion de socialisme. Le socialisme comme mouvement politique de décolonisation de nos cerveaux formatés de faux besoins produits en permanence et polluant pas seulement la planète… La normalité tranquille et modeste de François Hollande était d’avant-garde dans notre monde où il fallait afficher nos dépendances à la jouissance d’objets, et au moins en rêver pour les plus pauvres eux aussi immobilisés en consommateurs dociles.

Une normalité qui m’apparaît de plus en plus comme le comble de la puissance, le vrai défi lancée contre la finance, si on n’a pas besoin de Rolex et de tous ces objets produits en surabondance que tout le monde s’imaginait devoir acheter sinon on ne serait pas vivant… Le style de vie de François Hollande, rendu visible au sommet de l’Etat, est une révolution (de type socialiste mais qui avait échappé au projet du parti socialiste puisqu’à sa tête Martine Aubry voyait mou cet homme…), puisqu’elle est une sorte de pied de nez au monde marchand. C’était le contraire avec Nicolas Sarkozy. Même si sa femme a voulu nous convaincre qu’ils étaient des gens modestes, on avait du mal à y croire, puisque les images disaient le contraire, par exemple qu’ils n’avaient pas le goût véritable des autres, que c’était artificiel, des serrages de mains rapides, puis retour chez eux dans un autre monde bien abrité.

Je ne sais pas si François Hollande président de la République va pouvoir faire avancer cette révolution qui est aussi celle de nos cerveaux, celle de nos dépendances marchandes et de nos peurs de l’inconnu, car ce sera dur, très dur, comme il l’a dit lui-même. Le changement, c’est maintenant énonce un vrai programme politique ! Un changement dans nos structures psychiques de citoyens afin que nous aimions maintenant, un maintenant que la Corrèze nous avait, par les images du soir de la victoire de François Hollande, ouvert. On peut advenir à la joie de vivre dans le maintenant, lorsque nous sommes sevrés de toutes ces dépendances qui alimentaient la finance. Maintenant : non pas la disparition des choses et des objets, mais non plus comme le signe extérieur de classe sociale, de race, de supériorité, et aussi comme instruments de massification des humains pour les anesthésier, mais comme au service du commerce entre les êtres humains, par exemple une voiture utilisée pour le covoiturage va permettre de tisser des liens entre des personnes. Aimer bien manger mais avec les autres, cette jovialité qui ajoute des saveurs aux mets.

Lorsqu’en 2008 François Hollande passe la présidence du parti socialiste à Martine Aubry, ils ne sont que quatre fidèles à croire qu’il sera le prochain président de la République et à pressentir peut-être que son idée du socialisme était en vérité très différente. François Hollande rompit le silence en disant : « Maintenant, il faut se préparer pour la suite. » Il y a déjà le mot « maintenant » ! Maintenant, c’est l’espace où vivre vraiment qui s’ouvre. Maintenant : espace que le sevrage ouvre. Cordon ombilical coupé. Si le parti socialiste était une matrice, pendant onze ans François Hollande fut l’apport paternel du placenta nourricier et l’assureur.

Or, il y a comme un air de coupure de cordon ombilical dans cette passation, un air d’abandon de cette fonction-là. Lui, il ne voit plus les petits là-dedans, à sauver en les ramenant dans cette sorte d’arche de Noé. Il aperçoit déjà le peuple de France dans un maintenant qui prend le sens de France. Maintenant c’est la France. Et ses citoyens qui ne sont pas des petits. Dans son dos, il y a deux femmes rivales, Martine Aubry qui a gagné (à la faveur de tricheries), et Ségolène Royal qui aurait perdu parce qu’elle n’a pas un père comme Martine Aubry en a toujours eu un. Comme quoi Ségolène Royal a l’obsession d’un père qui la place, de Mitterrand à… François Hollande…

François Hollande, lorsqu’il décide de se préparer pour la suite, est comme par hasard décrié par sa famille politique. C’est logique, il est sorti de cette logique familiale qui serait l’inspiratrice de la logique politique. Alors, ceux qui le suivent, une poignée de personnes, sont « Seuls contre le reste du monde. » En janvier 2009, « Il ne dispose donc d’aucune structure susceptible de l’appuyer dans cette longue traversée du désert qui l’attend. » Elle est très forte, cette image qui le montre s’éloignant du giron ! Plus besoin d’être bichonné, en famille. Homme qui ne marche pas aux sentiments. Faouzi Lamdaoui dit aux deux auteurs de cet essai : « Au parti, ils voulaient tous nous faire la peau. Et on est partis à la bataille. » Cette force de détachement ! Dominique Villemot témoigne : « on nous regardait comme des illuminés ». « On était comme des clandestins ». Travail artisanal, réunions à cinq ou six. Le premier cercle autour de François Hollande est du roc. « François Hollande a un inépuisable réservoir d’experts en tous genres et de tous horizons. » La promo Voltaire de l’ENA est beaucoup plus derrière François Hollande qu’elle ne l’avait été en 2007 derrière Ségolène Royal. Pas le même style sans doute. Question d’ego… Une personne qui se met d’abord en avant, puis espère être soutenue, c’est problématique et très agaçant, elle décide seule, et voudrait quand même que cela ait l’air d’être une décision collective alors que c’est comme la décision de maman à laquelle les inférieurs, les sous-estimés applaudiraient forcément…

Le style de François Hollande doit être très différent du seul fait qu’il ne met aucun ego en avant, mais procède par réunions de travail en écoutant chacun des participants, donc n’ayant pas l’air d’avoir déjà tout seul la solution. Pour la promo Voltaire, François Hollande « a toujours été une sorte de leader naturel. A l’ENA, il transcendait les courants et avait déjà réussi à se faire des amitiés à droite assez fortes. » Quand on est sevré du narcissisme, quand la bataille n’est pas une question d’ego, dans les relations aux autres a disparu le style hautain, peu chaleureux, condescendant, où le mépris et l’humiliation même refoulés ne sont jamais loin. L’échange est franc, loyal. L’échange n’est pas royal. Royal impose un pôle dominant et donc condescendant, un sentiment de supériorité s’enracinant dans le présupposé d’une dominance naturelle, ancienne, d’essence maternelle. Après Le Bourget, Renaud Donnedieu de Vabres dira : « … tous étaient face là face à lui, il était seul, il a en un instant changé de dimension. » Il était seul !

En 2005, Ségolène Royal dit à Paris Match puis au journal Le Monde qu’elle est disponible pour la présidentielle. Hollande n’est pas au courant de cette annonce… Il dit : « Elle lance son filet, et elle voit que le poisson mord parce qu’il y a immédiatement une réaction de l’opinion, des médias. » Le poisson mord ! Bigre ! Il ajoute qu’elle profite aussi des commentaires machistes, par exemple celui de Fabius. Et puis, ce qui a joué dans le fait qu’elle a un coup d’avance sur Hollande, ce sont leurs difficultés personnelles. Comme si elle s’était présentée parce qu’elle était abandonnée ? Hollande s’incline curieusement devant celle qui a une popularité supérieure à la sienne, et se dit que ce n’est pas encore le moment. C’est sûr, il ne ferait à ce moment-là pas le poids, elle est en train de jouer à fond sur des cordes qui mettent en place des solidarités féminines, ainsi que maternelles. Le fait qu’elle soit une femme, qu’elle ait aussi cet ego, ce sens du pouvoir des images, des médias, ça la propulse dans la popularité, elle a du panache. Hollande sait déjà aussi que la gauche n’a aucune chance contre Sarkozy… D’un côté, Royal qui improvise si souvent, de l’autre Sarkozy très organisé, avec sa machine de guerre.

A l’époque du congrès de Reims, qui place Martine Aubry à la tête du parti socialiste, et celui du pacte de Marrakech, racontent les deux auteurs, même si François Hollande est oublié de tous il n’a pas renoncé à ses ambitions et ne compte pas rester dans un placard. DSK et Fabius ont commis l’erreur de ne pas l’avoir compris. « Péché d’arrogance. »

Et oui, l’aveuglement narcissique. Le talon d’Achille, toujours…

François Hollande a déjà vu l’ouverture de son temps à lui : « Finalement, la crise de Reims m’ouvre un espace. Il n’y a aucun leadership qui sort de ce congrès. S’il y en avait eu un, j’aurais été pris de cours. » Comme quoi cette femme forte, Martine Aubry, à son corps défendant sans doute, a été l’ouverture d’un François Hollande flou… Ségolène Royal accuse François Hollande de n’avoir pas fait revoter, alors que, sans les soupçons de fraude, c’est elle qui aurait dû être élue et non pas Martine Aubry. Après coup, elle affirme que François Hollande préparait déjà 2012.

En mars 2009, François Hollande est Monsieur 3% dans les sondages. Pourtant, dans le clan Aubry, certains pensent que cet homme sans troupes, sans bilan et sans idées est le principal obstacle au pacte de Marrakech entre Aubry et DSK. Les projecteurs, pendant ce temps, sont sur le duel entre Aubry et Royal.

Le 31 mars 2011, « juste après la réélection de Hollande à la présidence du conseil général » de Corrèze, il devient candidat à la présidentielle. Il a choisi son fief électoral pour faire cette annonce. Image faite pour trancher avec un DSK puissant parmi les puissants. Très beau coup médiatique ! Une image qui dit la proximité du candidat avec le peuple de France. « Un pupitre quasi artisanal rouge et blanc a été installé dans la salle Prestige du département. Autour de leur champion, des visages inconnus, tous corréziens, à l’exception du fidèle Faouzi Lamdaoui. » Des visages inconnus ! François Hollande évoque « l’incarnation du changement ». « La Corrèze m’a donné le droit de parler et d’agir au nom des autres. » Bernard Poignant dit que François Hollande qualifie la présidence de la France d’ « épousaille des territoires ». A part Sarkozy, tous les présidents venaient des territoires, ajoute-t-il. « La seule anomalie, c’est Sarkozy… » Incarnation de l’enfant de la société de consommation. Travailler plus pour gagner plus pour acheter plus. Le meilleur c’est celui qui a plus, celui qui a ce que tout le monde ne peut pas acheter : symbole, la Rolex ! La Corrèze rapproche Chirac et Hollande. La terre qui symbolise le maintenant, qui n’a rien à voir avec le monde marchand et ses objets, et ses enfants gâtés. La terre a sens de sevrage. Les autres l’habitent. Sophie Dessus, conseillère générale de Corrèze dit que lorsque Chirac et Hollande se retrouvent sur cette terre, « les frontières politiques n’existent plus. Ils se regardent à l’aune de la valeur et de l’intérêt qu’ils portent à ce pays. L’approche des gens, leur rapport à ce territoire. Leur connivence est réelle. » Rapport à un territoire qui n’a pas sens de matrice, de cocon, mais du dehors où vivre avec les autres. Le coup de pouce de Chirac à François Hollande, lorsqu’il déclare qu’il votera pour lui, met en lumière un style qui n’a rien à voir avec celui de Nicolas Sarkozy. Un style de vie pour un style de président. Un peu comme si Chirac était le père, et que, en préférant Hollande, il abandonnait l’enfant gâté pour lequel la vie c’est le rien ne manque offert par l’argent. Un père qui préfère un des fils à l’autre, un fils qui est comme lui proche des gens et du terroir, et non pas l’autre, celui qui est attaché aux objets, au luxe, et hyperactif afin de pouvoir se le payer et de promettre ce monde des objets et du progrès.

Au meeting du Bourget, Hollande cite Chirac ! Bien sûr ! L’alliance évince Nicolas Sarkozy. C’est clair !

François Hollande commence à inquiéter DSK. Ils vont se rencontrer à Paris le 20 février 2011. Hollande tient tête au patron du FMI. Il refuse de se coucher. D’être débarqué. DSK est décidé à lui tordre le bras. Jean-François Cambadélis dit : « François n’a jamais apprécié Dominique. » L’affaire du Sofitel, « mauvais scénario hollywoodien », propulse Hollande en tête, alors même qu’à la veille du 15 mai 2011, les deux hommes sont au coude à coude dans les sondages. Mais cela déstabilise d’abord François Hollande, qui devait être le candidat challenger du directeur du FMI très médiatique, le scénario de l’homme normal s’effondre. Et si cela allait faire gagner Martine Aubry ? Hollande accélère. Le réseau puissant qui s’était constitué autour de DSK bascule du côté de Hollande. Tout est validé par Michel Sapin. En stratège, Hollande prend le temps de cajoler les orphelins de DSK, les consulte, leur laisse du temps. Pendant ce temps Martine Aubry parle de postes… elle promet monts et merveilles… En tout cas, François Hollande était en train de percer lorsque l’affaire du Sofitel a éclaté. Il avait été servi par la guerre des deux femmes (Aubry/Royal) et par le silence de DSK… Le premier sondage après l’affaire du Sofitel donne Hollande gagnant.

François Hollande n’a plus face à lui un adversaire plus fort que lui, directeur du FMI, seule la patronne du parti… Mais celle-ci est empêtrée dans son pacte avec DSK, pour lequel les primaires socialistes avaient valeur de confirmation de sa candidature. Elle tarde donc à entrer en campagne. Hollande a le temps de s’installer dans l’opinion. Aubry prend du retard pour des raisons sentimentales. Hollande n’est pas dans le sentiment. Il est dans le maintenant. En ne se couchant pas devant DSK, il avait déjà signifié que le style qui convenait à la France maintenant c’était le sien, pas celui de DSK, pas celui du monde de la finance, de l’argent.

Eté 2011. Hollande, qui cherche le moyen de reprendre la main, voit dans la crise européenne une excellente opportunité. Et oui ! Participant à une étape du Tour de France, il prépare son article intitulé « Sauver l’euro maintenant ». Maintenant ! Et il promet de rééquilibrer les comptes publics dès 2013. Martine Aubry va dans le sens contraire, à Avignon elle annonce au monde du spectacle une hausse du budget du Ministère de la culture. Elle promet monts et merveilles… tandis que Hollande prend une posture de responsable. Comme la crise européenne s’accentue, Martine Aubry revient sur le terrain de jeu de Hollande… Celui-ci a repris la main… On ne peut pas tout promettre… François Hollande occupe le terrain tout l’été, prépare un colloque sur la crise. Il a mis la crise au premier plan. Sa lenteur d’homme tranquille est en fait ultra-rapide ! Le parti, avec Aubry à sa tête, et la plupart des dirigeants socialistes, n’avait pas fait des primaires pour François Hollande !

Lors du premier débat télévisé de la primaire socialiste, François Hollande a amené la femme de sa vie. Cela a déstabilisé Ségolène Royal pour l’affrontement avec son ex… Pour les autres débats, la femme de la vie de François Hollande ne sera pas là… Les deux femmes se font encore la guerre… Epreuve pour Valérie Trierweiler : elle est passée de l’autre côté du miroir, cible des journalistes. Comme si l’aspect médiatique pouvait fonctionner comme une intimidation destinée à tenir à carreaux la femme de la vie de François Hollande, au profit de la mère de ses quatre enfants ? Guerre des images… La première femme revient dans le paysage. L’épouse de Lionel Jospin conseille à Valérié Trieweiller de s’asseoir au premier plan, lors de la convention d’investiture de François Hollande ! Bien sûr ! La mère des quatre enfants de Hollande ne peut pas être au premier plan ! Le temps de la gestation étant terminé, elle ne peut plus prétendre être éternellement l’utérus que le futur président et que le président rend fonctionnel ! Il doit s’inscrire, pour Ségolène Royal, le temps de cette castration spéciale, celui du sevrage, du deuil de la possession d’un utérus en fonction ! Cet utérus en fonction ne doit pas être utilisé comme paradigme politique assimilant la France à une matrice promise ! Les petits sont nés ! La femme de la vie du candidat Hollande, du président Hollande, est castrée, elle n’a pas cet utérus rendu éternellement fonctionnel par le président, c’est une femme dont la présence très médiatique de la première femme qui a, elle, ce privilège, remue en permanence le couteau dans la plaie. Mais si cette plaie de la castration reste ouverte chez Valérie Trierweiller, c’est qu’il reste en elle la nostalgie d’incarner une mère, cette figure auréolée de l’inconscient collectif.

Or, pour la construction politique d’une terre du dehors, terre d’humains pour toujours sortis du giron, c’est la femme qui accepte de ne plus incarner un ventre non quitté qui devrait être le vrai paradigme, pour une parité homme/femme qui ne serait plus parasitée par le privilège exorbitant et à double tranchant du pouvoir des femmes à faire les enfants… La figure de la femme de la vie de notre président est donc infiniment plus politique que celle de la Madone du Poitou, même si celle-ci a toujours excellé dans l’art de jouer des cordes sentimentales familiales. La première femme est dans une jouissance narcissique qu’elle ne veut pas perdre, c’est elle qui est au premier rang, et derrière elle a promu géniteur un homme, lequel semble n’avoir été « aimé » que par sa capacité à s’effacer afin de rester dans les clous de ce qu’elle a décidé elle, ne revendiquant rien de narcissique.

La première femme s’aime elle-même en mère d’autant mieux qu’elle l’a exploité au quart de tour pour faire de la politique. Cela pourrait même exister, des femmes très ambitieuses politiquement, qui sauraient parfaitement quels arguments seraient les plus à même de capter le peuple, qui seraient capables d’annoncer leur grossesse lors d’un meeting, à la foule et aux médias, avant de l’avoir dit au géniteur… Dès leur conception, dans ce cas de figure, les enfants auraient un sens politique de poids, et seraient très habilement utilisés… cela parlerait directement au cerveau reptilien… cela séduirait tout de suite les femmes, les mères… tout un électorat !

Bon, mais être citoyen, c’est être sorti du ventre ! C’est n’être plus des petits ! La deuxième femme, celle de la vie du président, incarne cette ouverture, ce statut des femmes qui n’exploitent plus la possession d’un utérus éternellement fonctionnel ! La France n’a pas pour paradigme secret l’utérus en fonction, rempli de ses petits auxquels on promet le rien ne manque et l’abri. La France est le dehors par rapport-à ce temps-là ! La deuxième femme met en avant un autre statut de François Hollande, non pas l’assureur toujours dans un second rôle de l’utérus plein accroché à son premier rôle.

La deuxième femme met au premier plan le seul président qui ouvre aux Français la terre de France qui n’a rien à voir avec une matrice retrouvée. L’épouse de Jospin a eu bien raison de conseiller à la femme de la vie de Hollande de se mettre au premier plan ! Pendant la campagne, elle sera toujours à ses côtés ! Discrète, mais visible !

Sa présence est, bien sûr, politique.

Elle incarne un changement de paradigme dans la politique française : le citoyen français doit laisser tout espoir de vie dans un abri, dans un ventre. D’une certaine manière, elle visualise le trou, l’absence de la matrice fonctionnelle, l’impossibilité de remonter le temps, la fin de la vie en rose promise… Elle incarne la réalité de la vie née ! Dehors ! Où il faut construire sur la base d’un sevrage, d’un deuil du temps où rien ne manquait parce que tout arrivait par cordon ombilical.

Bien sûr, dans cette perspective d’une deuxième vie de Hollande, où il est au premier plan, tel un père qui rompt symboliquement le cordon ombilical qui reliait les enfants à leur mère pour en faire des citoyens libérés et responsables, il est très difficile d’admettre des images de sa première vie, où Ségolène Royal trône ainsi que l’indique son nom ! Manuel Valls l’a même fait disparaître lors d’une projection de la vie du candidat, à un meeting.

Il y a toujours cette guerre, parce que Ségolène Royal s’accroche d’une manière très narcissique à son image et à son pouvoir, réel, sur les cerveaux des émotions. Elle a encore beaucoup de pouvoir, c’est une politicienne très douée. Mais c’est injuste de toujours souligner la jalousie de Valérie Trierweiler, elle a, très visible dans les médias, une première femme qui est guerrière, et ne rate aucune occasion de bataille d’images. Valérie Trierweiler, en disant qu’elle fait avec, la première femme de Hollande ayant été candidate à la présidence de la République, se laisse encore inférioriser par ce surplomb royal ! Elle semble ne pas encore prendre acte que cette castration en règle lui donne la main à elle ! Que son statut à elle, mine de rien, est un argument infiniment plus politique, dans un temps politique responsable où les citoyens ne sont plus vus comme des petits à séduire qui auraient besoin d’une maman perchée face au président…

Castrée d’une image de maman de la République giron, Valérie Trierweiler est la gagnante et ne le sait peut-être pas toujours. Ni notre président, qui, alors qu’il serait très peu sentimental, se ferait quand même avoir aux sentiments, s’agissant de ses petits ?

Le 9 octobre 2011, peu de gens s’attendent à ce que Ségolène Royal gagne la primaire socialiste. Mais personne n’avait anticipé un score aussi faible. De quoi faire s’éloigner la séduisante comète de la candidate aux élections présidentielles de 2007 ? Cette exposition aux électeurs, en 2007, l’avait-elle rendue si peu crédible ? 2007 a-t-elle été le départ d’une implosion qui sera visible dans le faible score de Royal aux primaires ? En tout cas, ce faible score aurait dû dissuader d’opérer un certain parachutage ultérieur de celle qui avait été candidate à la présidence de la République… « les Français ne veulent plus de cette femme imprévisible et iconoclaste ». « Stoppée en plein rêve. » Elle disait : « Hollande est mauvais sur le fond, les sujets de société, le nucléaire. » Bigre ! Elle est réconfortée par les enfants : « Flora et Julien, ses quatre enfants venus tour à tour la soutenir ce soir-là. » « Elle qui aimait tant la lumière, rayonnante sous la pluie au congrès de Reims en 2008 telle une star sur la Croisette, repart dans la nuit parisienne en 2011. En larmes. » A 29 ans, « en devenant conseillère auprès de François Mitterrand, [elle] se voyait un jour lui succéder. Dans son esprit, elle était la candidate ‘naturelle’ des socialistes. » Naturelle ? Qu’est-ce que ça veut dire, naturelle ? Parce qu’elle a été la conseillère de Mitterrand ? Toujours l’axe fille-père ? Placée par lui ? Noyau narcissique ! Jalousie incroyable à l’égard de la fille qui par son père a « tout eu sur un plateau d’argent ! ça aide d’être la fille de Jacques Delors, nommée ministre sans même avoir été élue. Elle peut faire populasse, ouvrière, mais en réalité elle est de l’establishment et c’est la copine d’Alain Minc. C’est une imposture… moi, j’ai tout été chercher avec les dents. » A noter le mépris pour l’apparence physique par les mots « populasse » et « ouvrière » de la part de celle qui apparaît en bourgeoise, jamais proche du peuple (elle dirait « de la populasse » ?) ! Imposture ? Mais non, portant le nom « Royal », c’est évident qu’elle aussi fonctionne au nom du père, et qu’elle entend être couronnée de ce narcissisme irradiant du fait d’être la préférée du père, et elle voudrait que l’acte fondateur avec François Mitterrand dure toujours, celui qu’elle est allée chercher, elle a raison, avec les dents de l’ambition ! Est-ce que, vraiment, l’électorat, cela se gagne avec les dents ? Drôle d’expression, vraiment ! Envier la fille qui a un père ! Mais c’est possible de gagner tout à fait autrement ! Décidément, cette histoire de jalousie !

Julien Dray dit que le 9 octobre 2011 au soir, « Elle a été tentée de lui en mettre une en appelant à voter Aubry. » A François Hollande ! Sa haine pour lui, qu’elle dit être l’un des principaux responsables de sa défaite de 2007, est plus forte que celle pour Aubry ! Il faut voir combien cette guerre au sein de cet ex-couple compte pour ces élections présidentielles de 2012 ! Et, après-coup, combien c’était déjà la guerre, des sexes aussi bien que politique, sans doute depuis les début de ce couple… Sous-estimation latente du garçon par la fille, surplomb de la figure du père qu’a été Mitterrand pour cette fille sur le garçon pas aussi grand… Coup classique de la fille qui rabaisse le garçon qu’elle s’est choisi par son père plus grand, le garçon dans le meilleur des cas s’en faisant un tuteur avec lequel il ne pourra jamais rivaliser, ceci pour la grande victoire narcissique de la fille, qui en a… Mais, en bénéfices secondaires, le garçon si fier d’avoir été choisi par une telle fille… Voyez la femme que j’ai, si brillante, que Mitterrand a déjà remarquée… ça a dû tellement jouer, la façon dont cette fille a su se mettre au premier plan, ça a accroché le garçon, c’est elle qui en a visiblement, mais c’est moi qui l’ai.. Bien des années plus tard, il y a la femme de sa vie… et il ne soutient pas la première… La première, ayant gagné une bataille, n’avait pas vu qu’elle avait perdu la guerre…

François Hollande est arrivé en tête au premier tour de la primaire. Les amis de Ségolène Royal se rangent derrière lui. Mais ce n’est pas gagné pour Hollande face à Aubry : Ségolène Royal est courtisée par chacun d’eux, quel candidat va-t-elle personnellement soutenir ? Lorsqu’elle voit Aubry, celle-ci lui propose des postes si elle la soutient. Hollande rencontre Royal en dernier, il lui promet le perchoir si elle le soutient. Sans nulle doute, Ségolène Royal se sent-elle au premier plan pour peser sur le nom du candidat socialiste aux présidentielles ! Elle est la femme courtisée ! On lui promet des postes ! Ses quatre enfants sont appelés en arbitres ! Ils savent que leur mère a le pouvoir d’empêcher leur père d’être président ! Et eux, bien sûr, on imagine, ils veulent un père président ! L’aîné des enfants, Thomas, avocat, sait aussi que son père est le mieux placé pour gagner contre Nicolas Sarkozy. Cela tombe bien, le choix des enfants pour leur père, c’est-à-dire pour que l’élection au plus haut poste reste en famille, se double d’un choix politique. Ségolène Royal hésite encore. C’est sans doute inimaginable pour elle de dépasser sa haine personnelle, et de voir Hollande gagnant, vieux duel fille/garçon… « Le problème, c’est qu’elle se retrouve très vite seule, enfermée dans son opposition plus affective que politique à François Hollande. » « Mais cette femme politique qui a bâti sa réputation et son image sur son intransigeance, sur sa capacité à ne jamais écouter ceux qui tentent de la convaincre, ressort ébranlée de ce déjeuner. » Finalement, elle décide de soutenir Hollande. Raison politique, mais aussi « l’équation personnelle d’une ex-femme qui doit se prononcer sous le regard des quatre enfants qu’elle a eus avec François Hollande. » Voilà, toujours ce reste d’affectif, qui attend donc le renvoi d’ascenseur, le poste, là aussi pour une raison familiale… La politique avec le poids du privé, avec le fait qu’une femme politique fait de la politique en faisant intervenir son image de mère de… Elle devrait profiter de sa relation personnelle à Hollande… Trois mois plus tard, elle dit qu’elle aurait pu choisir la vengeance… Bluff ! Elle n’a pas eu le choix !

La perspective du perchoir, aussi !

C’est-à-dire la fascination, on imagine, d’être de retour face à Hollande, femme puissante défiant la femme de la vie du président… Et puis, dit-elle, c’était plus apaisant pour les enfants… Encore une fois, elle justifie un choix politique par quelque chose d’affectif ! Où est l’intérêt du peuple français dans tout ça ? Une femme qui a besoin de l’affectif pour son choix politique ! Ne peut-on pas aller plus loin, et dire que, foncièrement, elle a utilisé l’affectif et le narcissique pour faire de la politique ? Parions que si elle avait accepté avec plus d’apaisement la nouvelle vie de Hollande, elle aurait eu un poste dans le gouvernement ! On dit, qui perd gagne… Une femme qui voudrait que Hollande prenne des décisions politiques sur la base de l’affectif, c’est-à-dire des enfants ! « Lui, s’est-il posé la question des enfants ?! Vous croyez que ça ne les a pas choqués de voir leur père contre moi au congrès de Reims ? Moi, je me suis interrogée, et je me suis dit que ce serait plus apaisant pour eux si je soutenais leur père. » (23 janvier 2012). Mais, au congrès de Reims, Hollande n’avait-il pas le droit de faire un choix politique plus fort qu’un choix affectif ? On dit de Hollande que ce n’est pas un homme sentimental ! En fait, il aurait quand même voté Royal !

Après sa victoire aux primaires socialistes, Hollande a plus le temps, et change de look. Non sentimental, il va se séparer de fidèles. Par exemple Lamdaoui. L’ordre du jour, au bureau national du PS, est consacré aux législatives. Martine Aubry fait tout pour diviser les proches du président. Et veut des postes pour les siens. Elle pèse lourd, et le fait entendre. C’est elle qui a barré Lamdaoui. Pour des raisons politiques, c’est-à-dire avoir avec lui Aubry en satisfaisant ses exigences, Hollande ne peut rien faire. D’autres aussi connaissent le même sort. Ah ! Hollande face à ces femmes fortes ! Nicolas Sarkozy le raille ! « Le raisonnement de François est simple : elle peut m’emmerder tout le temps de la campagne sans en avoir l’air, c’est un risque que je ne veux pas prendre. » Dixit Christian Jacob. Hollande est un stratège, il vise la victoire. Si Aubry est pour l’instant la plus forte, pas de clash.

Les auteurs disent : « François Hollande, le candidat sympa, bon père de famille, montre ainsi un autre visage dans cette affaire. Celui d’un homme politique individualiste, au sang froid. » Individualiste, non, mais déjà face à la raison d’Etat. C’est ainsi que des proches, par exemple Stephane Le Foll, André Vallini, d’autres, sont sacrifiés pour de grosses pointures, Moscovici, Valls. Une machine de guerre ne fonctionne pas à l’affectif. Et, pour les lâchés, il y aura plus tard possibilité de retour… Serrer les dents, pour l’instant… « François nous demande de tourner la page. On l’accepte. Mais on sait que eux ne le feront pas. Ils ne vont pas devenir fidèles et loyaux du jour au lendemain. »

« Tout au long du règne d’Aubry, Hollande a tenu le rôle d’une sorte de souffre-douleur, cible d’entraînement pour amateurs de bons mots… » C’est fou, cette guerre femme contre homme ! Il ne s’agit pas que d’une victoire à la présidence de la République ! Se joue aussi la victoire d’un homme aux prises avec une castration en règle par les femmes, castration qu’il a sans doute rencontrée bien plus tôt… Elle qui en aurait, et lui qui n’en aurait pas… Elles qui auraient des pères qui en auraient bien plus que lui, le petit qui ne peut devenir grand qu’en les admirant et les aimant, elles… « Guimauve le conquérant ! » « Flanby ! » « Fraise des bois ! » Il ne riposte pas… Il ne choisit jamais la vengeance. Le futur président rassemble. Même les ennemis qui le dénigrent… Posture en surplomb ! Finalement, on cherche toujours à rabaisser, à moquer, à humilier, quelqu’un dont on soupçonne qu’il n’est peut-être pas aussi mou, flou, faible, qu’il en a l’air… Tendre la main à son ennemi… Rue de Solférino, il apparaît en pleine lumière avec Aubry ! Fabius est forcé d’être là aussi… Très grande intelligence stratégique de Hollande ! Fabius sait que devenu président, il aura besoin de lui. Hollande semble, au plus fort de la guerre, déjà penser au temps de paix, où personne n’est exclu s’il ne s’exclut pas de lui-même. Delanoë aussi, proche d’Aubry, est sensible à la gentillesse de Hollande à son égard. Hollande prépare la suite, le temps de paix après la guerre. « Delanoë, qui le jugeait très durement ; Fabius et Aubry, qui le méprisaient il y a peu : les éléphants seraient désormais rassemblés derrière lui… ? Pas si simple » ! Avec Aubry, ça restera toujours compliqué ! Une femme !

Novembre 2011 est noir pour Hollande. Est-il un vrai chef, se demande l’Express ? Il est question des accords électoraux, notamment avec les Verts. Hollande laisse les autres s’en occuper avec Aubry, mais ne veut pas que dans le texte il soit question de sortie du nucléaire, et d’autres choses. Sapin le rassure. Le texte signé, validé par Aubry et Duflot… comporte une sortie programmée du nucléaire… Aubry, dans le dos de Hollande, a signé un accord avec Duflot… Deux femmes. Le foll ne peut arrêter ça. Des circonscriptions sont données aux Verts, en particulier à Cécile Duflot… « Martine doit payer ses dettes, c’est pour ça qu’elle impose Duflot à Paris », dit un membre de la direction. On assiste à un vrai partage des places, c’est fou ! Je te soutiens et tu me donnes une place ! Dette payée, en effet, d’Aubry à Duflot ! Et d’Hollande à Duflot, aussi, plus tard… Hollande réussit à faire enlever un paragraphe du texte. Jusque dans la paix, on n’est jamais sûr que la guerre est finie… En particulier la guerre des sexes… En ce qui concerne l’accord avec les Verts, des proches de Hollande dénoncent le rôle néfaste de Martine Aubry. Rebsamen dit : « Martine avait déjà tout négocié, tout vendu aux Verts sur le fond. » Rien à voir avec le style Hollande, les groupes de travail organisés, là il y a un texte déjà imposé… « … l’attitude de la première secrétaire est pour le moins étonnante. » Hollande, ce mois de novembre, est seul, manquent Fabius, Royal, Montebourg. La droite en profite pour attaquer, pour railler l’accord avec les Verts, et un candidat qui peine à être le chef. Toujours, de la part d’Aubry, l’acte de castration, qui sera repris sur le plan médiatique et par la droite, elle le sait… Elle impose, elle en a…

Hollande n’en finit pas d’achopper sur celles qui en ont… Duflot aussi veut prouver qu’elle en a… On dit qu’Aubry jouerait même la défaite de Hollande… Mais Hollande remet les pendules à l’heure, recadre tout le monde, prouve qu’il n’est pas un capitaine de pédalo… C’est lui qui distribue les rôles dans l’organigramme de la campagne ! C’est dit ! L’homme qui laisse faire, semble ne pas en avoir, mais ne laisse pas passer ! L’homme qui a le pouvoir de ne pas abandonner le pouvoir à la logique d’avant, archaïque, supposant des petits sans pouvoir se reliant à un supposé pouvoir total faisant pour eux ! L’homme pour qui le pouvoir s’ancre ailleurs que dans l’impuissance d’un peuple infantile et infantilisé, qui aurait besoin soit d’une mère qui en aurait soit d’un Zorro capable à lui tout seul de réparer une mère déficiente redevenant grâce à lui bonne ! L’homme qui, finalement, en a infiniment plus qu’on aurait cru, tire son pouvoir du peuple qui en a bien plus qu’on ne croyait… C’est déjà du passé, la femme qui a tenté de faire croire qu’elle en avait, et Zorro qui en avait à côté de la femme qui en avait tels Sarkozy et Merkel !

Le calcul politique du candidat Hollande n’a plus rien à voir avec celui de ses prédécesseurs, notamment ceux de 2007, Royal et Sarkozy ! Ceux de 2007 carburaient au narcissisme, et faisaient leur calcul politique sur un infantilisme du peuple éternel, se posant en sauveurs, et visualisant un autre monde, où rien ne manque, image bourgeoise de la Madone du Poitou comme si elle promettait la même vie au peuple, image d’une proximité avec les privilégiés avec Sarkozy promettant qu’en travaillant plus donc en gagnant plus le peuple méritera lui aussi ce monde des privilégiés. Aucun des deux n’avaient fait de calcul sur le sevrage dont serait capable ce peuple sortant d’un statut infantile ! Hollande, ce nouvel homme d’une politique différente, parie sur un peuple devenant lucide, faisant le deuil de l’enfant gâté en eux, l’enfant consommateur, l’enfant objet de toutes les sollicitudes et sous le regard perpétuel des marchés.

Le 22 octobre 2011, les plus proches de Hollande savent tous « que quelque chose va changer maintenant. » « l’homme de la synthèse molle », « sans expérience et sans charisme », va ouvrir les portes même à ceux qui ne se sont pas privés de taper sur lui. Même si « les amis de Hollande craignent le retour des gourous. » Hollande se méfie surtout des gourous de la com, qui avaient plombé la campagne de Jospin. Il va faire autrement, ne pas se mettre dans la main d’un seul gourou.

Image d’un candidat qui se dégage des mains… Les mains sur lui sont forcées de le laisser se détacher : symbolisme très fort ! Fin du maternage par la com, qui saurait tout bien faire pour son petit afin que celui-ci lui doive tout de son succès. Là aussi, fin d’une position infantile devant le pouvoir énorme de la com ! L’inventeur du slogan de campagne, « Le changement, c’est maintenant », ce n’est pas la com, c’est… Hollande ! C’est lui qui se prend en main, pas besoin d’autres mains, toutes puissantes ! Preuve à l’appui : ce slogan si efficace ! « Face à ‘l’omniprésident’ sortant, c’est ‘l’omnicandidat’ qui émerge en ce début de campagne. » On dirait une sorte de naissance à la liberté, l’homme glissant des mains comme le nouveau-né du placenta… Quelques jours après sa victoire, Hollande confie : « Il était hors de question de se mettre dans la main d’une agence. C’était à nous de donner le rythme, les thèmes et même les slogans. » Disparue, la position infantile, dépendante, d’un candidat s’en remettant totalement à l’agence qui sait, elle ! Mais il y a Valls ! Poignant dit : « Valls à la com, j’espère que ce ne sera pas pour nous ramener Fouks par la fenêtre ! » Valérie Trierweiler impose Nathalie Mercier, qui avait suivi la campagne de Jospin au plus près, mais les sceptiques ne peuvent remettre en cause son choix… Comme pour bien prendre acte du rôle joué par la femme de la vie du candidat socialiste aux présidentielles 2012 dans le fait que le changement c’est maintenant ?

Début 2012, Sarkozy, qui remonte dans les sondages, ironise sur « François le petit », sur « le personnage qui sonne faux, amaigri dans son manteau bleu marine ». Hollande subit les assauts de son adversaire. Au restaurant avec des journalistes, Hollande glisse dans une phrase le fameux « je suis un sale mec » en se mettant à la place de Sarkozy… Fournissant un angle d’attaque à la droite pendant des jours, pour pilonner ensuite dans les médias l’adversaire qui s’est déclaré par la petite phrase. Copé : « Allez-y gaiement ! » Hollande est furieux de s’être fait piéger, c’était Valls qui avait organisé le déjeuner. Hollande apprend, à l’occasion de cette apparente sous-estimation de l’organisation guerrière de la campagne de son adversaire, à évaluer la machine de guerre de cet adversaire. Il apprend sur le champ de guerre. Par exemple, plus que jamais, il se rend compte qu’il faut bannir la sous-estimation quand on a l’autre en face. Lui qui a été la cible, de la part de tant d’autres en face y compris dans son camp voire dans son ancien couple, de tellement de sous-estimation… En même temps, un sondage montre que la phrase n’a pas tant choqué que ça les électeurs… Etait-elle un bon portrait de celui qu’elle visait ? Celui d’une sorte d’enfant gâté et tyrannique éternellement accroché dans la proximité du monde des privilégiés ?

Cafouillage à propos de la suppression du quotient familial, et Hollande est à nouveau la cible des attaques de Sarkozy. A nouveau, il doit prouver qu’il est le chef, tapant du poing sur la table pour remettre de l’ordre dans ses troupes. Le candidat dit qu’il n’est pas question « d’enlever un euro à la politique familiale. » Hollande est pourtant satisfait d’avoir amené le débat sur le terrain de la politique familiale. Il encaisse tranquillement les coups, les renvoie sans s’énerver, les sondages lui reconnaissent une capacité de résistance, et sa cote reste très haute. En fait, il est jugé sur autre chose que sur des solutions proposées, comme s’il pouvait y en avoir qui seraient comme une baguette magique. Il est jugé sur sa capacité à ne pas être tué ! Sur sa capacité à ne pas laisser la guerre être fratricide. Les coups qu’il reçoit ne font pas mourir. Les coups, ça peut faire au contraire prendre un autre chemin, avoir une meilleure idée, l’adversaire peut à son insu l’avoir fait découvrir à celui qu’il voulait abattre… Une tout autre manière d’envisager une bataille, un affrontement avec l’autre… « Le socialiste a mieux résisté que prévu ».

Une semaine, tout a basculé. Le meeting du Bourget, le 22 janvier 2012, change tout. Fabius, qui le méprisait encore peu de temps avant, est admiratif. Tous les grands du PS sont là, au premier rang, Ségolène Royal est parmi eux, en veste rouge. Valérie Trierweiler est aussi au premier rang, mais séparée par une allée, elle n’est pas avec les politiques mais avec les figures de la société civile, notamment Mazarine Pingeot. Hollande se livre pour la première fois en public, parle de sa famille, de son parcours personnel, évoque la Corrèze et surtout la mémoire collective de la guerre. « Tulle a été une cité de la Résistance. Elle a souffert le martyr. » Il évoque ses suppliciés, les corps sans vie. « J’ai leurs noms dans la tête. Ce sont mes héros. Je ne les oublierai jamais. Ils me font avancer. » Très fort paradigme, que cette mémoire collective de la guerre ! Comme si chacun des citoyens était en train de la connaître cette guerre, maintenant, une autre sorte de guerre, la marchande, la marchandise qui massifie, qui tue en infantilisant, en réduisant les gens à de dociles consommateurs facilement formatables pour le plus grand profit de l’argent. Paradigme qui invite et incite chacun de nous à résister à cette tuerie d’un autre genre ! Et nous fait avancer. Meeting d’entrée en campagne de François Hollande qui nous saisit au cœur de morts-vivants de la société de consommation arrimée au spectacle du monde des privilégiés. Hollande évoque avec force la mémoire collective de la guerre, mais chacun peut sentir en soi en écho la guerre actuelle, celle pour résister à la société qu’on nous fait, celle pour se libérer, celle pour le changement maintenant. Dans le sillage, bien sûr, lorsqu’il dit qu’il veut « la tolérance zéro pour les petits caïds », on entend aussi que cela concerne le grand caïd. D’autant plus qu’il ajoute que « son véritable adversaire » c’est « le monde de la finance ». Le nom de son adversaire a disparu de son discours, pourtant il est tellement visé par « J’ai une cohérence, je m’y tiens, je suis constant dans mes choix. Je n’ai pas besoin de changer constamment pour être moi-même », « J’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent. »

Les socialistes repartent comblés du Bourget, sauf Ségolène Royal. Avec la même veste rouge que pour son premier meeting de 2007, elle tente de s’inscrire encore comme la candidate « naturelle » dans l’image, tandis que les soutiens de « François » l’ont barrée. Le refoulement très étrange, mais on pourrait dire très logique, dont elle est l’objet, elle réussit à le rendre visible, elle est extrêmement tenace. Est-ce à cause de cette ténacité extrême qu’elle a été totalement effacée du film retraçant « les grandes heures de la gauche française… projeté sur un écran géant. De la victoire de François Mitterrand en 1981 à la gauche plurielle de Lionel Jospin en 1997, des réformes du Front populaire de Léon Blum aux 35 heures de Martine Aubry, les réalisateurs du film ont pris soin de mentionner toutes les célèbres figures socialistes. Mais l’histoire s’interrompt en 2002. Pas une image de Ségolène Royal et de son duel perdu face à Nicolas Sarkozy en 2007. » C’est très bizarre, en effet. Comme un refoulement rendu aussi visible que cette femme en veste rouge au premier rang, qui voudrait qu’on la reconnaisse encore comme la candidate « naturelle ». Evidemment cet « oubli », ce gommage, est volontaire. Celle qui voulait toujours être devant, la première, la « naturelle », extrêmement tenace encore maintenant, est, comme par hasard, absente du film. Là encore, c’est logique. Elle est présente au premier rang dans sa veste rouge, là, maintenant, alors que c’est François Hollande qui est arrivé au premier plan, lui qu’elle avait toujours devancé. La réponse à cette manière toujours très active de venir se placer au devant ne serait-elle pas cet effacement dans les images du film retraçant l’histoire des grands moments du parti socialiste ? Ne serait-ce pas aussi la réponse du grand stratège François Hollande lui-même, qui, en vérité et en réalité, l’a toujours refoulée du rôle de première ? Cet effacement en dit très long, c’est sans doute une lecture très précise, très logique, et évidemment très dure pour l’intéressée, de ce rapport de forces et de cette guerre des sexes au sein de ce couple politique dont justement la rupture a changé radicalement la position de chacun d’eux : d’abord elle au premier plan, placée comme naturellement et allant chercher avec les dents de l’ambition et du narcissisme cette place lui revenant naturellement, et lui toujours derrière, puis, après la rupture, c’est lui qui, alors que tout le monde le sous-estime et le moque, arrive l’air de rien au premier plan, s’imposant tranquillement et avec une autorité inédite, le voici impossible à refouler, à blesser, puisqu’il ne fonctionne pas au narcissisme contrairement aux autres, tandis qu’elle est derrière mais ne l’accepte jamais.

Elle semble avoir été effacée à cause de sa non acceptation d’une sorte de castration visant l’aspect narcissique de son engagement politique, parce que, malgré l’évidence, elle revient sans cesse devant. Alors, elle est effacée. Elle ne peut pas effacer François Hollande.

Car c’est quand même ça qu’elle veut faire, elle veut prouver que c’est elle la meilleure, pas lui. Elle va le dire, très logiquement, aux médias, le lendemain du Bourget. « J’ai été zappée, c’est une falsification de l’Histoire, et c’est une erreur ! En 2007, pour la première fois, une femme accède au second tour de la présidentielle, c’est un événement ! » Voilà : en 2007, elle a utilisé le fait d’être une femme, voire une mère, comme l’argument politique par excellence, au lieu d’en faire abstraction.

En 2007, elle se lance dans la bataille avec cette idée d’une guerre des sexes. Comme depuis le début de sa carrière politique, on pourrait dire.

Est-ce pour cela qu’elle a été si peu soutenue ? La candidate « naturelle », qui y croit dur comme fer, est-ce possible ? Naturelle, biologique, première : ce sont des mots qui renvoient tous à la mère matricielle, ensuite aucun lien, aucune position, aucun rôle ne peuvent être tenus pour naturels, c’est toujours quelque chose à inventer dans l’entre-deux d’une relation et dans le cadre d’une communauté humaine, même de la part d’une mère avec son nouveau-né !

Ségolène Royal persiste à vouloir se faire reconnaître un rôle perdu d’avance, et il faut lui reconnaître du talent, elle est fortiche pour rendre visible le travail du refoulement primaire jusque sur le terrain politique où se joue l’élection du futur président ! Elle dit : « Je suis une femme politique aguerrie et j’ai été éliminée du processus, comme si je leur faisais encore peur ! » Encore peur ! Comme si, en 2007, quelque chose n’allait pas dans sa candidature. Mais comme si personne n’aurait su dire pourquoi. Comme si, inconsciemment, tout le monde sentait qu’elle jouait sur une scène archaïque, n’ayant plus cours, comme si elle était l’héroïne incontestée d’un temps en train de se détacher, telle une comète ayant approché au plus près la terre en 2007, pour s’éloigner ensuite. Telle la mère toute-puissante auréolée, perdue, pour que chacun vive sa vie libre, séparé de celle qui aura été tout !

Ségolène Royal a avec un talent fou réussi à jouer le rôle, en politique, de celle qui aura été tout. Un aura été. Impossible à jouer dans le maintenant. Juste entrevu de très près, lorsque la comète a rasé la terre. Celle qui fut tout. La mère matricielle. Mais, pour vivre, il faut s’en séparer, l’oublier.

Le changement c’est maintenant.

Ségolène Royal refuse d’en convenir ! Selon elle, son ancien compagnon a repris toutes ses idées ! Il n’aurait pas pu en avoir tout seul ? Elle dit aux médias : « C’est une réappropriation de toutes mes idées ! » Elle poursuit, guerrière et méprisante : « Sans être méchante, qu’est-ce qu’on voit dans ce film ? Des images de l’enfance en Normandie, mais on zappe le lycée Pasteur à Neuilly, puis Sciences-Po, l’Assemblée Nationale, la Corrèze et puis quoi ? Aucune rencontre internationale, pas d’aspérités, pas d’engagements, aucune prise de risque. » « Moi je me bats, et personne ne me laisse indifférente. François, lui, il tourne la tête. Pas de risque, pas de combats. » Puis elle dit qu’après cinq ans où ils ont été assommés par Sarkozy, les électeurs ont besoin d’être rassurés, « Avec celui-là, on ne sera pas secoués. » Le candidat, en bon stratège, calme la colère de son ex-compagne en faisant rectifier le film, et elle sera face à lui au premier rang à la Maison des Métallos à Paris, pour une présentation de la plate-forme présidentielle du candidat. Hollande, en excellent stratège, ne veut pas la mort de l’ennemi, ni de l’ennemie, il pense déjà au temps de paix en faisant sa guerre.

Duel télévisé avec Alain Juppé. Hollande marque des points décisifs dans la course à l’Elysée.

Hollande sait être attaquant, quand il sent qu’il peut y aller. Ainsi, le 15 février 2012, lorsque Nicolas Sarkozy annonce enfin sa candidature, il échappe à son staff qui lui avait dit de ne pas commenter, et multiplie les critiques, à Rouen, lieu de son enfance : « Vous connaissez la nouvelle du jour ? Le président-candidat est désormais candidat-président ! Quelle nouvelle ! Quel bouleversement ! … La vérité, c’est que le président est candidat depuis cinq ans. A peine entré, il était candidat. Et à peine entré, il était déjà sortant ! » Bigre ! Et il continue, toujours plus incisif, comme sentant que c’est lui qui a la main, qui sort de l’ombre de la sous-estimation, alors que son adversaire est affaibli par la pleine lumière, par l’occupation continuelle de l’espace médiatique et politique, par cette hyperactivité fatigante et lassante : « Parler au peuple, c’est s’adresser au meilleur de chacun d’entre nous… pas à sa part d’ombre… Ce n’est pas flatter les instincts de la facilité, ce n’est pas désigner les chômeurs comme les responsables… ou les étrangers comme une menace. » A Rouen, Hollande démasque les valeurs de la droite réactionnaire reprises par le candidat Sarkozy. Hollande dit qu’il parle à tous les Français, il ne s’adresse pas à telle et telle catégorie de Français.

Pour autant, Hollande esquive le duel avec son adversaire. Il connaît le talon d’Achille de Sarkozy : il le sous-estime ! Il sait le défaut quel est le défaut en question : le narcissisme. Il carbure avec. Il croit sans rire qu’il est le meilleur. Comme il n’était pas bon en classe, il a dû surmonter, cela a fait une personnalité à la Zorro, empressé, rapide, persuadé d’être le meilleur de sa génération, mais un peu comme dans une cours de récré où le plus agressif est le gagnant. Hollande dit : « Lui est dans la brutalité, pas du tout dans l’harmonie. »

Alors que Hollande, c’est le contraire, il est dans l’harmonie. Parce qu’il n’a pas peur de l’autre. Après la guerre, la paix. Sarkozy, l’autre qui veut le tuer, il faut le tuer d’abord, être le plus rapide, comme une question de vie ou de mort, c’est lui ou moi, ce sera moi. Hollande fait son propre portrait en filigrane en faisant celui de son adversaire : « C’est un violent. Moi, je ne le suis pas. Je peux être ironique, je peux être sarcastique, je peux parfois être dur, mais je ne suis pas un violent au sens de ‘brutal’… ‘Le croc de boucher’, c’est quand même un propos d’une rare violence. Lorsqu’on regarde tout cela, on comprend que je ne corresponds pas, dans son esprit, au schéma du leader. » Quelle finesse ! Hollande est sans doute le premier autre que Sarkozy a en face de lui et qui reconnaisse sans doute la grande fragilité, le grand sentiment d’infériorité, de celui qui est toujours en train d’attaquer le premier, d’être le plus rapide, de prendre par surprise pour ne pas être tué. Hollande, qui a beaucoup rencontré Sarkozy, est frappé du fait qu’on ne peut pas avoir d’échange avec lui, c’est toujours lui qui parle, de lui, de ses contraintes : aucune curiosité de l’autre…

Hollande exploite à fond cette différence radicale de personnalité. En même temps, l’écart se réduit pour la première fois dans les sondages entre les deux candidats : normal, le candidat-président excelle dans cette guerre duelle, jouant justement sur les instincts brutaux, les cerveaux reptiliens, les intolérances, ce registre où l’autre me prend mon pain et trouble l’eau que je bois.

Pour réagir au tassement des sondages, comme il l’avait fait lors des primaires avec la proposition de création de 60000 postes dans l’éducation, Hollande utilise face à son adversaire un coup de poker : sur TF1, le 27 février 2012, il annonce qu’au-dessus d’un million d’euros par mois, le taux d’imposition sera de 75% ! Personne, de son staff, n’était averti ! En fait, Hollande avait fait un lapsus, rectifié le lendemain : il voulait dire un million par an… Michel Sapin dit : « François a sorti ça de son propre chef… ça a infusé dans son esprit et il l’a annoncé spontanément, au dernier moment. » Les auteurs disent : « Le candidat décidant seul, après avoir écouté chacun, mais sans jamais dévoiler son jeu, c’est ainsi que fonctionne Hollande. Et le plus incroyable, c’est que ça marche ! »

Sans jamais dévoiler son jeu ! Et oui, sans doute depuis le début de sa vie politique ! Et avant ! Le stratège fait comme cela ! Dans le maintenant, des choses prennent du relief, il laisse venir tout cela, il laisse dire, il observe et écoute, ensuite il décide, en situation. Tandis que les propositions de Sarkozy passent inaperçues, Hollande accélère « sur sa thématique phare, la fiscalité, et clivage assuré avec le ‘Président des riches’. » La proximité de toujours de Sarkozy avec le monde des privilégiés est exploitée comme une faiblesse par Hollande, surtout que lui est dans une logique très différente, humaine, ne plaçant pas l’argent comme la clef pour ouvrir un monde impossible. « L’opinion est accrochée. Mais le monde des affaires et des grands patrons, lui, est déstabilisé. »

Finalement, « la curiosité autour du futur président de la République française est bien réelle… » « Malgré la virulence de Hollande, les premiers retours sont plutôt positifs. » Hollande est donc vu, à l’intérieur et à l’extérieur, avec des chances sérieuses de gagner ! Et sans doute la différence radicale de personnalité entre les deux candidats y est-elle non négligeable… D’un côté la tranquillité de plus en plus combative du candidat qu’on n’avait pas vu venir mais qui n’a pas peur de l’autre qu’au contraire il aime voir exister à côté de lui dans le maintenant, pas narcissique pour un sou, donc qui n’a pas peur d’être tué par les attaques, qui ne se pose pas en sauveur rétablissant un temps d’or mythique perdu mais en appelle à la maturité et au pouvoir participatif et inventif de chacun, qui rassemble pour écouter et ensuite décider sur la base de ces échanges, le côté apaisant d’un homme qui ne craint pas d’être zigouillé par un plus fort que lui mais sait que de la confrontation duelle chacun ressuscite toujours ; de l’autre, l’hyperactivité d’un président candidat qui se met toujours en avant comme pour couper court la parole à un autre qui voudrait aussi s’essayer à l’œuvre collective, qui veut prouver que le sauveur c’est lui, que personne d’autre n’est aussi capable que lui, n’a autant d’énergie que lui, le narcissisme d’un homme colonisant le moindre espace politico-médiatique, tout ceci évoquant l’enfant au centre de son petit monde qui fait tout pour qu’on le reconnaisse comme le meilleur, avant lui il n’y en avait pas et après lui il n’y en aura pas, il aura été le meilleur de tous les présidents, tout un côté presque sacrificiel à se tuer au travail afin que, de l’autre côté il mérite le paradis, il gagne l’accès au monde des privilégiés.

La tranquillité de celui qui aime les gens, de celui qui laisse parler les autres, tranche avec l’hyperactivité fatigante de celui qui a toujours la solution et ne laisse pas parler les autres, ceux-ci étant donc forcément pas à la hauteur face au meilleur : une logique non humiliante face à une logique de l’humiliation.

Un candidat qui ne craint pas la blessure narcissique face aux autres qui peuvent avoir aussi des idées, certaines meilleures que les siennes. Et un autre candidat pour lequel le fait qu’un autre puisse avoir un meilleure idée que lui équivaut à une blessure narcissique mortelle donc il faut toujours attaquer avant et décapiter par l’unique solution, forcément la meilleure, c’est moi le meilleur, prétention infantile d’enfant qui se croit le sauveur en arrivant dans la famille…

La Madone du Poitou, c’est pareil, elle vit comme une blessure narcissique mortelle le fait que son ex-compagnon ne s’appuie pas sur des idées qu’il reconnaîtrait ne pouvant venir que d’elle : elle serait le réservoir naturelle des idées qui sauveraient le monde, et pour cela elle devrait être transportée au ciel. Son martyr narcissique devrait lui valoir l’Assomption. Elle est comme ces morts dont les fantômes n’en finissent pas de hanter les vivants aussi longtemps que ceux-ci ne leur ont pas reconnu leurs justes valeurs ; lorsque la reconnaissance symbolique leur est enfin offerte, ils peuvent s’en aller vers la paix éternelle, ils n’ont plus besoin de venir titiller les vivants dans le maintenant… Il semble y avoir de ça dans le fait que Ségolène Royal n’en finisse pas de revenir sur le devant d’une scène où pourtant elle n’est plus. Je parle de cette Ségolène-là, celle d’un temps qui n’existe plus. Je ne parle pas d’une autre Ségolène, qui serait capable de naître en dépassant la castration originaire, la blessure narcissique mortelle, celle qui ne vivrait plus la victoire de cet autre qu’est un homme comme la mort d’une femme qui, elle, devrait être vue naturellement placée se parachutant en disant pousse-toi que je m’y mette puisque moi j’ai la capacité de faire les enfants… Après-tout, elle pourrait aussi prendre de la graine de cet ex-compagnon qui n’en est pas mort, de la blessure narcissique, de la sous-estimation permanente, bien au contraire… L’atteinte narcissique, ça ne fait jamais mourir, le cœur et le souffle, les organes vitaux, le cerveau, ne sont pas là…

« Le Bourget n’a pas provoqué de défiance particulière chez les investisseurs. » Coup de poker réussi ! « Toutes les idées phares dans ce moment crucial qu’est une campagne présidentielle, c’est lui qui les a eues. Décrit pendant des années comme l’homme du consensus et de la synthèse, serait-il en réalité un solitaire qui décide seul de tout ? Un omnicandidat face à l’omniprésident qu’il a tant critiqué ? » Au-delà du fait qu’il ne veut pas répéter les erreurs de ses prédécesseurs socialistes, entre Jospin qui ne décidait de rien et Royal qui improvisait trop, Hollande se trouve un peu dans la position du premier homme en train de découvrir une nouvelle terre, un nouvel horizon, son regard à lui personne d’autre ne l’a encore, ceci parce qu’il n’est plus empêtré par des lambeaux de prétentions de type narcissique. Les autres ont du mal à s’extirper de cette poche, lui, il n’est plus entravé, il est devant, il découvre la terre, les autres, ce qu’il y a à construire, et tout ceci est très loin du rôle actuel de l’argent donnant accès à un monde de privilégiés. Lui, il dit, le monde des privilégiés, c’est un monde mythique, un monde perdu, il faut être lucide, responsable, libre, personne ne peut recoudre le cordon ombilical par un cordon de la bourse afin de remonter le temps, non, le changement c’est maintenant, le cordon est coupé.

C’est quand même la moindre des choses, un président qui se mette à incarner le premier homme en train de poser le pied sur la terre de maintenant, après la coupure du cordon : il ne promet pas la lune, le monde impossible à l’image de celui des privilégiés, il dit, peuple de France tourne-toi vers ta terre, ses habitants, construisez, chacun et ensemble, la vie sur cette terre de France, la France c’est maintenant. Solitude de la décision : mais justement, cette solitude découle de la sensation de n’être plus relié, d’être abandonné à la vie, et que cette vie ne peut s’envisager comme un assistanat. L’homme candidat prend seul des décisions, comme chacun de nous sur la terre de France devons prendre seul des décisions, devons nous envisager non dépendants, non assujettis non plus à la récompense sous le regard qui nous dirait comme t’es bien mon petit voilà le sucre.

Hollande certes décide seul, mais ce n’est pas de l’improvisation, c’est le coup de poker d’un stratège qui a laissé les choses faire apparaître leurs faiblesses, qui a laissé l’adversaire se croire le meilleur… Tandis que lui, il est déjà très avancé dans un art de vivre ensemble qui semble ne pas payer de mine par contraste avec les images du monde des privilégiés que tout le monde comme des cars bondés de touristes voudraient connaître au moins un peu, telle la jouissance d’une aumône qui rapporte beaucoup d’argent.

La droite n’a pas d’autre arme pour l’attaquer que les mots de la gauche : « mou », « flou », « jamais ministre ». Et puis, parce qu’il a grandi à Neuilly, a fait HEC et l’ENA, quoi qu’il en dise, ce serait un homme du système, pas un homme du terroir… Sarkozy joue le boxeur qui donne des coups. D’autant plus que, dans les sondages, les courbes semblent se croiser pour la première fois. Tapis de drapeaux tricolores au meeting géant de Villepinte. Le discours de Sarkozy sent l’empreinte de Patrick Buisson : il réveille le sentiment anti-européen, il se pose en candidat des frontières, il évoque la déferlante migratoire… Le peuple doit être protégé de l’autre étranger… Le 17 mars à Lyon, Sarkozy fait un discours encore plus violent à l’encontre de Hollande, qui bafouerait la mémoire des « Français libres, des résistants, des fusillés, des déportés ». Nathalie Kosciusko-Morizet va jusqu’à attaquer Hollande par l’arme Royal : « Ségolène Royal, elle au moins, avait des idées ; lui, on ne sait pas de quoi François Hollande est le nom. » « Un homme sans expérience et sans cohérence idéologique. » dit Franck Louvrier. Un visiteur de l’Elysée dit que Hollande est « sans couilles ». Pour Sarkozy, c’est un homme qui s’était déjà fait doubler par sa bonne femme. Nous voilà au cœur de la grande affaire : la castration.

Sauf que quelqu’un qui boxe comme si c’était ses dernières cartouches, n’est-ce pas quelqu’un qui est en train de la vivre lui-même, cette castration magistrale ?

Au lendemain de Lyon, Hollande reste le combattant inébranlé… Il dit être comme Sisyphe… ! Simple impression de campagne, sans doute. Parce qu’après, au sommet il y sera… Une victoire symbolique acquise !

Sur la dernière ligne droite, Hollande décide de reprendre l’humour, « car c’est une bonne arme. » La tuerie de Toulouse pourrait profiter à Sarkozy. Hollande joue la passivité. Une semaine après, les sondages n’ont pas profité à Sarkozy. L’impact de la tuerie de Toulouse sur l’opinion aura été limité. Tout de suite après, Hollande va jouer un nouveau coup de poker, prenant de vitesse un Sarkozy en train de présenter son projet. Sur les chaînes infos et aux JT, il annonce des engagements fermes, datés, et surtout la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt et ont leurs annuités.

Sur l’esplanade de Vincennes, la scène se prépare pour l’arrivée du favori de la présidentielle. Une scène, au bas de l’estrade, n’est en rien anodine, elle est cent pour cent politique, même si elle a l’air d’être une simple et très normale scène familiale et sentimentale : Thomas, le fils aîné de François Hollande, ouvre les bras et embrasse « ce père qui fuit habituellement toute marque d’affection publique avec sa famille. Plus qu’un fils, Thomas est un homme clé de la campagne du candidat socialiste. Un trait d’union aussi entre 2007 et 2012. » Un homme clé ! N’est-il pas beaucoup plus qu’un trait d’union entre 2007 et 2012 ? Ne serait-il pas l’enfant politique par excellence, lui qui est arrivé au moment où sa mère a débuté en politique, a été élue après avoir été remarquée par Mitterrand ? Si ce film sur la promotion Voltaire de l’ENA, dont Royal et Hollande faisaient partie et où a débuté leur idylle, dit vrai, Ségolène Royal aurait annoncé sa grossesse le soir de sa victoire à ses électeurs avant même de l’avoir dit à son compagnon ! Un enfant politique ! La future mère, ça va droit au cerveau des émotions ! Au grand meeting de l’Esplanade à Vincennes, cet enfant est à nouveau là, fils aîné ouvrant les bras à son père : image qui devrait aussi aller droit au cerveau des émotions, très politique car très familiale, réconciliation familiale… Plus tard, au soir de la victoire de François Hollande, ce même fils sera sous les caméras, visible sur les écrans de télé, montrant aussi Ségolène Royal le regardant en train de dire ses impressions sur la victoire de son père, et même en train de lui parler : retour par les images de la touchante, sentimentale, scène de famille ! Pour un François Hollande dont on dit que ce n’est pas un sentimental !

Enfin, de la bouche même de ce fils, Hollande a du mal à dire non… « Il dit oui pour ne pas avoir à se livrer sur les raisons de son ‘non’. Cela lui permet de conserver une vraie liberté, et de trancher après. »

Pendant la campagne de son père, le fils aîné a été très actif. Comme il l’avait été pour sa mère en 2007. Il s’entend bien avec Valls. A Vincennes, c’est Thomas qui gagne, en disant qu’il ne faut qu’un seul intervenant, son père. Mobilisation digne de celles réussies par Mélenchon… ! Mélenchon, l’adversaire que Hollande ne se risque pas à sous-estimer…

Les auteurs concluent en disant que François Hollande reste une énigme. Rebsamen dit que « Hollande c’est l’inverse d’un homme normal. » Et oui… « Un bloc de politique qui ne vit que pour ça. » Peut-être parce que sans changement maintenant, ce n’est pas la vie… Thomas Hollande concède qu’il ne sait pas ce que pense son père. Tant mieux ! « Moi son fils, je ne sais pas ce que mon père se dit à lui-même. » Un père « qui n’a pas vraiment d’amis, ce qui m’a toujours frappé. »

La conclusion vient de François Hollande lui-même, et, même si elle semble concerner la famille, les enfants, ses paroles sont beaucoup plus politiques qu’elles n’en ont l’air : « Je dis très peu de choses. Ce que je ressens profondément, même mes enfants ne le savent pas. Je suis très bavard, mais sur l’essentiel, sur moi, je ne dis rien. Même à mes proches, même à Valérie. Je pense qu’elle en souffre, d’ailleurs. Au fond, je n’ai pas de confident. » Hollande, c’est donc un homme qui, fait rarissime, a déconnecté son cerveau des émotions, son cerveau reptilien, pour la prise de décision, pour la manière d’envisager la vie ensemble, pour inventer une autre logique de la vie des humains sur la terre commune, ce qui entraîne un tout autre esprit des lois.

Ce n’est pas rien, cette déconnexion du sentimental pour non seulement faire de la politique aux plus hautes fonctions de l’Etat mais aussi pour vivre. Même avec la femme de sa vie, c’est pareil. Il y a une raison qui est au-dessus des émotions, des mélanges émotionnels, confidentiels. Une vie singulière ne se mélange pas, la solitude fait cette singularité. Hollande s’est éloigné du huis clos sentimental, plus ou moins incestueux, où on est comme si on avait élevé les cochons ensemble, où on est partout chez soi, où on mélange tout. Pour lui, cet espace-là n’existe pas. On parie que son père n’était déjà pas un confident… Et qu’il a, mine de rien, aussi beaucoup compté pour son fils pour lui transmettre ce goût de la distance, de ne pas se faire avoir au sentiment, de ne pas se faire avaler par une sorte de grand tout où la singularité serait perdue. C’est plutôt bon signe, pour la présidence, ce fils qui ne sait pas ce que pense son père, même s’il a accepté, devant tant de caméras, de tomber dans ses bras ouverts. Sans tomber dans le piège sentimental ? En vérité, on se demande si l’énigmatique nouveau président de la République française n’introduit pas une très nouvelle image du père. Un père qui sépare du monde sentimental maternel, de ce quelque chose de glauque, d’infantilisant ? Sans doute, comme l’a rappelé Valérie Trierweiler, la mère de Hollande a beaucoup compté pour lui, elle lui a appris l’humilité, à aller vers les autres. Mais son père, qu’on imagine distant, non sentimental, ne lui aurait-il pas ouvert un espace nouveau, ne lui aurait-il pas transmis alors le goût de la solitude, celui du retrait propice à l’observation, à l’écoute, à la stratégie, cette sorte de dédoublement permettant de vraiment voir l’autre, celui qui n’est pas le même que moi, celui qui n’est pas un frère dans l’endogamie généralisée ? Dans la dernière scène (ou cène…), à Vincennes, le fils Thomas pourrait aussi se dire, « Père, pourquoi tu m’abandonnes… ? » Cet homme qui ne se fait pas avoir au sentiment, qu’on imagine ainsi même par les sentiments suscités par les quatre enfants, notre président, a tout pour prendre cette hauteur symbolique qui, seule, peut permettre au peuple de France de ne pas, lui non plus, fonctionner aux sentiments, comme des enfants dépendants et qui se voudraient un peu plus gâtés… Le changement c’est maintenant en ce sens-là !

Alice Granger Guitard



 


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