Accueil du site > Opinions > Opinions politiques > Qui connaît Madame Royal ?

Qui connaît Madame Royal ?

mercredi 16 mai 2007, par Alice Granger


Bookmark and Share
©divergences.net

Alice GRANGER GUITARD



Réflexions à partir de « Qui connaît Madame Royal ? » de Eric BESSON

Editions Grasset. 2007.


J’ai laissé passer les élections présidentielles, pour écrire cette note de lecture. Des élections présidentielles qui m’ont passionnée. Une grande curiosité intellectuelle s’est éveillée pour les deux concurrents, qu’il faut voir dans leur rôle respectif qu’ils ont joué d’une manière brillante chacun à leur manière.


A la lumière de la victoire de Nicolas Sarkozy, la confrontation entre deux styles qui n’ont rien en commun prend un sens inédit, et j’écoute alors dans un grand angle le geste d’Eric Besson de trancher, de se séparer, de s’éloigner définitivement de Ségolène Royal, résistant à la tentation facile de n’y voir qu’une simple réaction de dépit puis de vengeance par un retournement de veste.


A travers des enjeux politiques au plus haut niveau, il me semble qu’il s’est joué quelque chose donnant la main à la différence sexuelle. De ce point de vue, une première lecture donne l’impression qu’Eric Besson, un beau jour, fait cette constatation qui, il faut croire, n’était d’abord en rien évidente : c’est lui, Nicolas Sarkozy, qui en a, pas Ségolène Royal, par-delà son style qu’il décrit comme hautain, méprisant, autoritaire, n’en faisant qu’à sa tête, bref un style plutôt…coupant, plutôt…castrateur. Eric Besson semble s’en être sorti de justesse, de cette castration. Il s’est retiré juste à temps…Encore sous le choc…Il paraît alors découvrir qu’il y a un homme qui en a encore…Et il va vers lui…A gauche, même les « éléphants » ont dû s’incliner, bon gré mal gré, devant celle qui semble tellement en avoir…Tellement phallique…C’est elle qui peut…C’est elle qui ramènera au pouvoir la gauche, de manière royale…Royal plutôt que Hollande…On comprend bien. Un nom est tout sauf anodin. C’est une Reine, de contestée par les siens elle devient incontestable. Hollande lui-même, au nom de son parti, a lancé…la couleur, le blanc comme par hasard, Hollande s’incline devant Royal, même si les rumeurs disent qu’il aurait éludé la demande en mariage. Question de nom…Elle est mieux pourvue qu’eux, le chef, Hollande, a montré l’exemple. Royal est une femme libre, elle reste royale, elle n’est pas hollande…Pourvue de ce nom, impossible, on l’imagine, de le laisser s’incliner devant le nom Hollande. C’est le nom Hollande qui, au contraire, s’incline devant le nom Royal. Une inversion. L’explication est…simple : c’est une femme libre. Reste une question qui assaille chaque humain dès le début de la vie : qui en a, une fille ou un garçon ? Une femme ou un homme ? A un moment, le principe de réalité impose de…trancher. C’est un garçon qui en a. Et ce n’est pas forcément une défaite pour une fille de ne pas en avoir. Or, dans la prime enfance, fille et garçon ont d’abord la certitude que la seule à en avoir, c’est…la mère, et la candidature de Ségolène Royal paraît ramener les choses au temps où la toute-puissance est remise entre les mains de la mère, qui seule peut sauvegarder un Etat providence, un intérieur ventre nation dans lequel on voudrait rester toujours. Elle est pourvue de tous les pouvoirs, elle est toute-puissante, Ségolène Royal, personne mieux qu’elle ne peut incarner le rôle, c’est soudain la femme capable de ravir la puissance aux hommes, et elle est brillante, à susciter des émotions collectives qui saisissent chacun en sa vie commençante. Elle se tient dans une royauté naturelle, blanche, pure, sacrée, incontestable, mère reine aux yeux de ses…enfants à la fois subjugués qu’elle en ait autant, et aussi…castrés par elle, réduits à être impuissants sans elle…elle seule peut au sein de la gauche gagner les élections, les autres sont impuissants, les enfants sont dans un état de vulnérabilité, de faiblesse, heureusement la mère est là, toute puissante, elle les aime, tous, elle les prend dans ses bras, elle saura tout faire pour eux, en son giron la fraternité heureuse ne rêvera jamais plus d’échapper à une si parfaite et royale mère, ils seraient tous en puissance des…handicapés sans elle qui veille à leur réussite, c’est elle qui a le pouvoir de leur donner, comme dans une sorte de biberon, leur propre pouvoir, leur audace, leur liberté, par une sorte de contagion à base émotionnelle, psychologie des foules, en les imbibant, qu’ils aient tous cette audace en s’identifiant à elle, en faisant un grand corps avec elle, au sein d’elle qui est royale liberté. Ce n’est pas un hasard si elle conclut le débat télévisé avec Nicolas Sarkozy par un « je suis mère de quatre enfants » ! Hollande ne tranche jamais, ainsi que le souligne dans son livre Eric Besson. Il ne choisit pas. Il ne tranche pas devant la toute-puissance de la mère. Il paraît au contraire mettre en avant cette croyance infantile en la toute-puissance de la mère, c’est elle qui en a. C’est elle qui en a infiniment plus que tout le monde, plus que les « éléphants » du PS, plus que lui, et alors, cette puissance, dans un geste si généreux, elle peut la partager. Hollande impose cela. Eric Besson écrit :« En 2004, François a commencé à la mettre en scène…En 2004, il pense que c’est valorisant pour lui et le PS d’aller lancer la campagne chez Ségolène. On est encore dans la belle image…Pour la photo de la victoire, au milieu de tous les autres présidents de régions socialistes en costumes sombres, Ségolène pose déjà en robe blanche. ». Besson insiste sur le mépris hautain qu’elle a pour ses collaborateurs. Comme en faisant entendre la douleur d’une castration originaire, particulièrement sensible pour un homme venant d’Afrique du Nord. Cette façon qu’elle a de s’imposer dans une légitimité qui semble divine, aller de soi, s’enracinant dans une sorte d’inconscient collectif, fait facilement table rase des batailles qu’ont dû livrer au cours des années ceux qu’on appelle les « éléphants » du PS, y compris pour Hollande. Elle, n’est-ce pas un peu différent ? N’a-t-elle pas directement été intronisée par François Mitterrand, le deuxième François alors s’inclinant devant cela ? Il y a dans le style de Ségolène Royal une très nette identification à Mitterrand, dans les gestes, dans la morgue méprisante, dans une façon hautaine de se présenter, en n’en faisant qu’à sa tête. Il y a un nom du père, Mitterrand, qui entre en résonance avec le nom Royal. Le monarque Mitterrand, en intronisant très tôt Royal, lui a quelque peu fait faire l’économie d’autant batailler que les…hommes du PS qui ont dû s’incliner devant elle. Même si l’intimidation la plus forte s’est dite par le fait qu’il ne fallait pas l’attaquer parce qu’elle était une femme, sous-entendu vous m’attaquez parce que je suis une femme, parce que vous croyez qu’étant une femme je n’en ai pas, je ne suis pas pourvue de ce qu’il faut pour être chef d’Etat, or j’en ai, en tant que mère j’en ai, j’en ai même de manière royale, j’en ai parce que tous les enfants de la France sont persuadés que j’en ai, que je suis toute-puissante…Et c’est là, face à un tel fantasme qui s’enracine dans la croyance de la prime enfance que la mère a réellement ce qu’il faut pour être toute-puissante, pour être capable de faire un univers dans lequel les enfants auront tout pour leur bonheur, qu’Eric Besson soutient qu’il ne désire pas que Ségolène Royal devienne Présidente de la République, car ce serait un danger pour la France. A entendre : ce n’est pas en exploitant cette croyance archaïque qu’elle peut se faire élire. La maturité, c’est trancher par rapport à cette figure royale blanche toute-puissante, en mettant en relief l’autre face, incroyablement castratrice, ce qui se dit par l’accusation d’être méprisante et hautaine. Et lorsqu’elle et les siens attaquent Besson en expliquant que son départ est causé par des problèmes privés, familiaux, c’est encore de manière spectaculaire souligner dans quelle logique, très maternelle, se situent les choses avec elle, Royal elle-même ne sachant pas que ce qu’elle lui dit, c’est qu’il a un problème sans solution avec la figure de cette mère qu’elle incarne, dont il choisit de se séparer avec toute la douleur que cela implique, et en ce sens elle a raison de dire qu’il a un problème d’ordre qu’on pourrait dire intime, mais elle-même ne sait pas ce qu’inconsciemment elle sait, et dont elle prend acte dans la douleur de voir s’éloigner…un enfant…


Par ailleurs, nous pouvons, avec le recul, rire en pensant qu’elle est allée en Chine vêtue de ce long manteau blanc. Le blanc étant la couleur du deuil en Chine, n’était-ce pas une prémonition, sûrement inconsciente…, du deuil qu’elle devrait faire en perdant ? En étant …castrée de ces enveloppes placentaires politiques dans lesquelles, se croyant naturellement pourvue de cela, elle comptait mettre dedans ses enfants les Français ?


Il ne s’agit pas d’analyser de manière accusatoire cette campagne électorale extraordinaire, parce que le style des deux principaux concurrents, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, a rendu possible que les choses se jouent à un niveau de vérité et de réalité incroyables ! En ce sens, le livre d’Eric Besson n’est pas non plus accusatoire. Il est simplement le porte-parole des hommes, voire des garçons, qui, un beau jour, s’aperçoivent que ce n’est pas la mère qui en a, mais …un garçon. Et même, si alors on se tourne vers Nicolas Sarkozy, ce n’est vraiment pas de tout repos pour un garçon d’en avoir. Car s’il y en a un qui s’en est aperçu, qu’il avait quelque chose que n’avaient pas les filles, c’est bien lui. Il s’en est aperçu par…la castration, par…la douleur. Il était, depuis toujours, pourvu de quelque chose dont il a pris conscience en recevant des coups dessus. Depuis toujours, nous pouvons l’imaginer, le « petit », le « plus petit que les autres », le « différent » s’est pris de plein fouet des attaques, des rires, des moqueries, de l’ironie, posant tous la même question : est-ce que, vraiment, tu en as ? Pour nous, c’est évident, tu n’en as pas…Il nous semble entendre ces paroles de toujours, levant devant le garçon Nicolas Sarkozy un dragon avec lequel il va devoir toujours se battre, sans jamais espérer ni de mère ayant le pouvoir de lui faire faire l’économie de cette bataille, ni de père pour le défendre et vaincre à sa place le dragon. L’itinéraire de Nicolas Sarkozy est donc totalement différent de celui de Ségolène Royal. Celui d’un garçon. Et celui d’une fille. Cette fille, au terme de la bataille, forcée d’admettre qu’elle n’est pas pourvue de ce dont est pourvu un garçon. Et la politique de cette fille masquée en mère, en entrant dans le deuil, tourne la page de l’Etat providence.


C’est donc le jeu de la différence sexuelle qui s’est déployé jusqu’à la victoire du seul qui en a vraiment, un homme, alors que celle qui paraissait en avoir beaucoup plus que tous les hommes, voire les « éléphants », celle qui se présentait de manière de plus en plus royale et triomphante en mère des Français, a dû s’incliner devant le constat de ne pas en avoir, devant le fait de n’avoir pas pu en castrer un homme. Face à elle, Nicolas Sarkozy se présente comme celui qui en a, celui qui a été reconnu par une majorité incontestable comme en en ayant vraiment. Comme un garçon qui, envers et contre tout, aurait réussi à montrer qu’il avait quelque chose qu’une femme, même à s’imposer comme mère exemplaire et courage, n’a pas. Pourtant, paradoxalement, lui, la castration, c’est presque à chaque pas de sa vie qu’il l’a rencontrée…mais réussissant toujours à retrouver le trophée suprême voire à l’exhiber avec une certaine brutalité comme dans un jeu de garçons où c’est lui le petit qui arrache à un autre garçon ce qu’il n’a pas réussi à garder, et c’est ça qui est chez lui vraiment étonnant, incroyable ! Au terme de ces élections présidentielles, celle qui s’imposait comme la mère, comme la reine, est forcée d’admettre qu’elle n’en a pas, et lui, l’homme, le voici, mais curieusement sans triomphe ostentatoire passé l’escapade sur le yacht qui a excité tant de haine jalouse voire d’envie muselée par une morale bien-pensante assurant que jamais jamais nous n’aurions fait cela car l’argent ne nous intéresse pas et nous sommes exempts de péché, qui se montre dans toute sa puissance mais déjà comme attaqué par les difficultés qui ne perdent pas de temps pour l’assiéger. Là où d’autres cultivent leurs relations et réseaux en secret, là où par exemple Ségolène Royal, il paraît, téléphonait durant la campagne plusieurs fois par jour au riche philosophe BHL, Nicolas Sarkozy, alors que c’est sans ostentation que, sous l’œil des caméras de télévision, il apparaît vainqueur, semble presque faire exprès d’afficher ses relations avec les hommes d’affaires très riches, par cette croisière de deux jours, comme s’il voulait montrer l’énorme phallus dont il était en réalité et désormais pourvu. Comme s’il avait, inconsciemment, été à la rencontre d’une attaque si prévisible. Vous voulez m’attaquer ? Et bien allez-y ! Je vous donne de quoi ! J’y vais carrément ! Inattaquable et brutal, moi ? Au contraire, voyez comme vous pouvez m’attaquer facilement ! J’affiche mes péchés ! Comme pour faire se braquer le dragon, et le défier. Comme pour vérifier qu’il est encore là. Nicolas Sarkozy s’offrant donc à l’attaque. Attaquable. Attaqué. Pris sur le fait. La preuve. C’est vraiment très curieux. Il aurait pu faire l’économie d’une telle polémique, il aurait pu la prévoir, il n’y avait rien pour le défendre. Et au contraire, on aurait dit qu’il a presque fait exprès d’y aller, pour faire surgir les paroles attaquantes, pour les sentir sur sa peau, voilà, elles sont, comme toujours, au rendez-vous. Idem, à lire les rumeurs, sur le plan privé. Comme si l’ennemi, le dragon, au lieu d’éviter son feu et son tremblement de terre et son tsunami, au contraire il le forçait à gicler sa violence, à dégainer ses armes, voire à vider ses munitions. Un sacré stratège ! Vous les ennemis qui êtes si purs comparés à moi, voilà, je vous donne l’occasion royale de m’attaquer, je laisse déferler les paroles accusatoires, je semble entre vos mains pris sur le fait. Et ensuite, je fais comme vous n’attendez pas qu’un homme dont vous avez apparemment prouvé qu’il n’y avait rien à attendre de bon le fasse, j’élargis l’ouverture, je m’affranchis des partis, j’ose arracher au parti de l’opposition certains de leurs membres imminents. Bref, je ne colle pas à l’étiquette que vous avez mise sur moi preuve à l’appui, je ne me laisse pas immobiliser, je fais un forcing dans votre jugement…Voilà Nicolas Sarkozy : il passe à travers le feu des attaques. Le dragon lui donne la main. Les ennemis eux-mêmes sont obligés d’attendre.


La mère, mère de quatre enfants avant d’être la mère de tous les Français, prônant de tous s’aimer les uns les autres, ouvrant grand ses bras pour faire un giron très fraternel, n’en a pas, même si elle continue à courir tout droit pour tenter de rattraper ce dont elle n’est plus pourvue comme vers la queue d’une comète. Elle ne peut plus se croire éternellement pourvue d’une enveloppe placentaire dans laquelle elle aurait les pleins pouvoirs de remettre ses fœtus citoyens. Cela se décompose, dans un climat de règlement de compte, de guerres non pas intestines mais matricielles. Hollande lui-même n’avait-il pas quelque peu amorcé un écartement, à en croire les rumeurs…ce qui avait poussé notre reine en blanc à désirer envers et contre tout rattraper la comète…Le texte d’Eric Besson ne cesse d’écrire la douleur de la castration infligée par cette mère royale et méprisante à lui-même et à ses collaborateurs pourtant pourvus de solides qualités. Mère qui en a, et en fin de compte on dirait qu’Eric Besson se taille lorsqu’enfin il réalise ce qu’elle est en train de faire aux garçons, aux hommes, à l’homme qu’il est, alors il tranche, il quitte le giron, il court jusqu’à Sarkozy, et là, nous imaginons qu’il se sent, in extremis, encore garçon, avec les attributs d’un garçon. Elle n’a pas réussi à les lui couper, cette bonne et courageuse mère, même si c’est évident que c’est elle qui en a. Et si elle en a, n’est-ce pas, comme de la part de chaque enfant dans les familles qui commence par croire que sa mère possède un phallus qui la rend toute puissante et capable de tout faire pour son bien, parce que tout le monde l’en a vu pourvue, reine se présentant en robe blanche, couleur monarchique, le premier jour où , au PS en suivant François Hollande, c’est elle qui est mise en avant pour les présidentielles.


On pourrait, en exploitant les détails et analyses d’Eric Besson, mettre en confrontations les contextes politiques respectifs si différents de chacun des deux candidats. Côté Nicolas Sarkozy, un parcours extrêmement combatif, avec toujours un dragon à terrasser, des figures paternelles qui tendent la main mais aussi provoquent le parricide, bref un homme qui, depuis toujours, ne compte que sur lui-même parce que sa mère elle-même ne lui en a jamais fait faire l’économie, alors il est toujours sur la brèche, ne ratant aucune occasion, infatigable, organisé, pragmatique, hyperactif, épuisant pour ses suivants on imagine. Sa biographie, celle écrite par Catherine Nay par exemple, nous indique que sa mère, à laquelle il est très attaché et qu’il a toujours pris à témoin pour ses victoires au point que désormais nous imaginons que la France qui lui a tout donné et à laquelle le moment est venu de tout lui rendre représente aussi cette mère tout amour pour un garçon qui a tellement fait ses preuves, qui a tellement mérité, cette mère donc, ne lui a jamais ouvert un giron maternel tout fait, facile. Parce que le père, émigré hongrois, ne l’a jamais assurée en cette sorte de mère. Le départ du père, la pension alimentaire arrivant difficilement, a en quelque sorte jeté hors d’un giron maternant le petit garçon, et dehors, ce sont les attaques, les regards, les confrontations, qui bousculent le « petit » et ne lui épargne rien. En somme, la figure de la mère sépare radicalement Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Ségolène Royal se présente en bonne mère de tous les Français, celle qui leur assurera …la paix civile, que tout le monde s’aime, un giron carrément reconstitué à un niveau politique. Nicolas Sarkozy, la figure de la mère, c’est celle qui ne permet pas de continuer à rêver qu’on est encore dans son giron ou qu’on pourra le réintégrer dans un Etat providence, alors c’est un homme politique forcément très inconfortable, qui n’épargne à personne de passer par le toboggan de la naissance, sans espoir qu’un père sera là pour épargner cette naissance, cette mise dehors forcément traumatique, cette sorte d’émigration originaire qu’est la fin de l’état gestationnel, cette épreuve de vérité et de réalité qui ne laisse pas le choix : si on veut vivre, dehors, sur la terre de France qui n’a rien à voir avec le ventre d’une mère, n’en déplaise à cette mère de quatre enfants, on doit se battre, on doit travailler, et on commence par sentir, telle une castration originaire, une castration qui nous enlève l’enveloppe matricielle dont nous étions pourvus et qui donnait tant de toute-puissance à notre mère placentaire, des attaques de partout, des hauts et des bas, toujours une sorte de dragon à terrasser, une sensation que la victoire n’est jamais acquise définitivement, qu’en chaque lieu la bataille, toujours différente, est encore à jouer, à gagner mais parfois aussi à perdre. Nicolas Sarkozy, dont le père n’a jamais été là pour assurer un cadre protecteur mais au contraire ayant par son absence assuré ses enfants de leur statut d’émigrés hors d’un giron matriciel, dont les « pères » en politique ne lui ont jamais épargné le travail, la castration, les efforts, d’avoir à apprendre, à faire ses preuves, à être dévoué, à commencer tout en bas, et qui à chaque pas a aussi récolté les fruits de ses efforts, de son intelligence, de ses audaces, souvent dans une sorte de brutalité qu’on lui reproche souvent, est celui qui nous en dit le plus sur la matière exigeante et rude aux premiers contacts dont est faite la terre sur laquelle vivre après avoir tout perdu en ayant été viré d’un intérieur maternel. Chez Nicolas Sarkozy, nous avons à chaque seconde la sensation que la notion d’émigration prend un sens structurel, que c’est sa base à lui pour batailler, voire pour mériter d’être accueilli comme le meilleur, comme le préféré, dans une quête d’amour infinie et de reconnaissance comme un membre non seulement à part entière mais plus encore comme celui qui, en dépit des apparences, est le plus grand.C’est vrai qu’avec lui personne ne peut croire que c’est le repos bien confortable. Même sa vie privée en dit long sur le fait que ce dragon dont un journaliste a dit si justement qu’il lui en faut toujours un à terrasser, on dirait que son épouse elle-même en incarne le caractère indomptable, la victoire jamais acquise définitivement tandis qu’en même temps c’est lui qui a réussi à ravir la reine…à quelqu’un d’autre, une figure paternelle. Ségolène Royal et sa rigidité phallique royale, presque de marbre parfois dans sa posture hautaine et distante, fait quand même pâle figure confrontée à la femme à laquelle Nicolas Sarkozy a affaire, qui donne tellement l’impression de vouloir toujours lui échapper tout en se laissant, telle la France que le Président sert, rejoindre toute à lui. La différence sexuelle s’écrit, à travers ce couple présidentiel, comme une sorte d’assurance du risque, comme un tremblement de terre originaire qui relance toujours l’œuvre à accomplir tandis que ce qui a été déjà accompli ne reste jamais comme un trophée définitif, voire une femme, bien docile. Au contraire, ça s’échappe après s’être laissé rejoindre de manière passionnée et possessive, comme pour mieux, non pas castrer l’homme de pouvoir, mais, en lui arrachant les lauriers, relancer sa capacité à se battre, à inventer, à écouter, à décider. Sans rien lui épargner, mais, on dirait…par amour. A saisir et sentir au quart de tour ce dont il a besoin pour sans cesse rebondir, et qui n’est jamais un banal confort domestique. De sa mère à son épouse, la figure féminine à laquelle a affaire Nicolas Sarkozy, celle à laquelle il peut se fier les yeux fermés pour le relancement pulsionnel de sa bataille, incarne l’assurance d’un jeter dehors pour mieux lui donner la chance renouvelée de faire ses preuves afin de mériter d’être reconnu et accueilli comme le meilleur. Nous avons l’impression que dès le départ, il a reconnu en la gent féminine inaugurée par sa mère un coach impitoyable pour un athlète de la politique du plus haut niveau. Mon petit, je ne vais rien t’épargner…Si tu veux célébrer nos retrouvailles…Si tu veux me garder, je commence par être perdue…Un sport qui exige l’excellence de l’entraînement, sans jamais faiblir…Pour être le préféré…Pour ravir le trophée…


Côté Ségolène Royal, les hommes sont représentés par François Hollande qui incite à ne pas mettre des bâtons dans les roues de la reine, comme pour mieux mettre en scène la décomposition matricielle elle-même, dans la queue de comète d’un fantastique déploiement du fantasme maternel, comme on n’en a jamais vu et que cette campagne présidentielle nous a royalement offert. Eric Besson nous en dresse son portrait . Le crépuscule de cette reine, il nous faut le reconnaître, fut magnifique et brillant. Elle a été vraiment à la hauteur.


Eric Besson, dans ce livre, oriente en effet sa réflexion et son rejet sur la Reine mère…Il commence paradoxalement par l’homme, François Hollande, qui s’efface pour mieux laisser le fantasme maternel entrer en scène comme jamais, avec sa meilleure actrice. « C’est un ami, mais un ami complexe. », comme s’il soulignait l’ambiguïté de cet homme, commençant par perdre sa puissance, mais peut-être pas la guerre des sexes… : « un sens aigu des rapports de force, une connaissance méticuleuse de l’histoire de France et du parti socialiste…Une capacité de synthèse phénoménale…Un don pour la réplique. » Mais « deux ou trois défauts majeurs qui ont obéré sa carrière ; et qui nous ont amenés dans la situation actuelle. » « Son caractère bordélique. Son incapacité à gérer une organisation et ses ressources humaines. Son refus systématique de décider…Il ne tranche jamais. C’est parfois insupportable. Et puis, il est doté d’une confiance en lui extraordinaire, mais qui finit par l’aveugler…il joue en solo…Il gère des cercles distincts dont il est le seul point commun . Et il se laisse des libertés manœuvrières colossales en fonction des événements. » « …c’est compliqué de travailler avec lui. » : « Ce n’est pas évident pour lui, et Ségolène Royal fait parfois preuve d’une surprenante cruauté envers lui. Cette manière qu’elle a de promouvoir des gens qui l’ont méprisé et insulté est pour le moins curieuse. » « Regardez qui sont les gens promus par Ségolène Royal. Qui sont ses deux porte-parole ? Montebourg et Peillon. » « Talentueux, certainement. Mais ce sont aussi les leaders d’une mouvance qui n’a cessé, depuis 2002, de jouer contre le parti et ses dirigeants ; deux leaders qui ont moqué, méprisé, insulté parfois François Hollande…Jusqu’à cette plaisanterie de Montebourg – ‘le plus gros défaut de Ségolène, c’est son compagnon’ – qui lui a valu une sanction symbolique ridicule, mais qui ne l’empêche pas d’exprimer aujourd’hui, et avec quel entrain, la pensée de la candidate. Quand il tapait sur Hollande, Montebourg exprimait si bien ce qu’on disait chez les amis de Ségolène… » cautionner « cette fiction, avec la Reine, en contournant les méchants politiques qui l’ont trahi… » ? « …c’est préparer énormément de 21 avril ! », écrit Eric Besson. Eric Besson poursuit, à propos de Montebourg et Peillon : « …un leader, quand il promeut des gens, définit une éthique, un code de conduite, une manière de vivre ensemble. Peillon et Montebourg, dissidents professionnels depuis 2002, ont été récompensés ! C’est la prime à la mauvaise conduite. Un message envoyé au parti profond, sur le peu d’importance du respect et de la parole donnée… » « Vous verrez que la brutalité interne au parti est exacerbée par les choix de la candidate. Un ordre étrange se met en place, avec des tensions, des frustrations, des aigreurs…C’est un message désastreux qui est envoyé à l’extérieur. Une thématique malsaine devient récurrente : l’opposition entre le vrai peuple et des élites forcément coupées du réel, ou corrompues, ou égoïstes…Mais heureusement, le vrai peuple, contre ces élites pourries, a trouvé un vengeur – une vengeuse : la candidate. » « Elle s’imagine vraiment en mère de tous les Français ! Mais cet amour de la Patrie n’a aucun sens s’il est une proclamation magnifique et désincarnée ! L’incompétence, l’incapacité à s’opposer, à tenir une position, ce refus permanent de déplaire qui l’anime, la conduisent à tout galvauder. » « J’ai vu la brutalité. J’ai vu l’impréparation. La désinvolture. J’ai vu la démagogie, cette manière de toujours dire aux gens ce qu’ils attendaient…Condamnant en Palestine le mur de séparation des Israéliens, avant de le comprendre et de le justifier en Israël… Je suis très attaché à la sécurité d’Israël. Mais entendre une impétrante à l’Elysée, dans un pays étranger, valider le survol par ce pays étranger de soldats français, alors qu’un accord stipulait que le survol ne devait pas se produire, j’ai trouvé ça énorme ! N’importe quel autre candidat y aurait laissé des plumes…Mais cette victime bénéficie d’une remarquable immunité ! Elle est ainsi. Libanaise au Liban, Palestinienne en Palestine, et Israélienne chez les Israéliens… ». On pourrait dire que ceci est autant de preuves qu’en réalité, elle n’est pas pourvue. On a mal vue, en croyait voir qu’elle avait l’organe de la puissance. La voici, avec la défaite, forcée de se voir…en femme, c’est-à-dire sans organe. Elle ne peut être l’organe de son parti…Et je trouve fabuleusement intéressant que sur le terrain politique lui-même, pour la première fois, à travers sa défaite une femme s’étant présentée comme pourvue d’un phallus, telle une mère dans la première enfance de ses enfants, soit finalement forcée de s’admettre sexuée, c’est-à-dire sans l’organe dont elle est obligée, simultanément à sa défaite, de reconnaître que c’est un homme qui en est pourvu. Mais qui, justement parce qu’il en est pourvu, court sans cesse le risque de la castration, risque qu’aucune femme, justement, n’aura envie de lui éviter, et ce sera là son implication politique, cette écriture de l’absence d’espoir d’un retour dans un giron protecteur, ce statut d’émigré, d’être humain né. C’est la bataille pour vivre sur terre, sur la terre de France, qui se trouve ainsi relancée comme jamais. Puisque, à partir de cette défaite castration originaire de la mère qui ne peut se croire propriétaire d’un giron comme dans une grossesse interminable, chaque enfant de la terre France, comme chaque citoyen, ne peut plus compter sur une figure maternelle tapie dans chaque femme fantasmée comme toute-puissante pour faire l’économie du combat pour vivre. Et ça, c’est une politique nouvelle, dans un style que Nicolas Sarkozy, quoi qu’on dise, a inauguré, s’imposant comme un nouveau paradigme, même à parfois tel un garçon exhibant ce dont il est pourvu suggérer un brin de fanfaronnade, devant en rabattre de sa prétention à avoir le pouvoir d’en faire tellement. Il a l’assurance d’avoir toujours un dragon surgissant au travers de sa route.

Alice Granger Guitard









7


1 Message

  • Qui connaît Madame Royal ?

    2 septembre 2007 19:09

    Très intéressante et éclairante lecture. La seule chose qui me gène, c’est que vous parlez du fantasme de la toute-puissance maternelle en disant que ce n’est qu’un fantasme. Entre l’admirable maternité décrit par J.Kristeva ( et que vous décrivez aussi très bien dans une autre de vos notes de lecture) qui accepte dès le départ la séparation d’avec l’enfant et de le considérer comme une personne (tout en soulignant la déprime post partum de cette séparation et d la perte de puisance associée) et de l’autre côté Virginie Labrosse qui après ses infanticides dit que ses enfants « faisaient partie d’elle » montrant par là qu’elle ne pouvait envisager la séparation, il y a une gradation de la signification de la maternité pour les femmes. Toutes les femmes seront horrifiées de se que je dis et dirons que le cas Virginie labrosse est exceptionnel et pathologique. Certes ! Je pense néanmoins que le passage d’une position à une autre est beaucoup plus progressif. Beaucoup de mères ont tendance à vouloir fagocyter leurs enfants, à ne pas les perdre. Je me rappelle une émission des Maternelles il y a quelques années où on voyait une femme qui avait 7 enfants et qui exprimait son contentement de diriger cette petite tribu. Et tout à coup, au détour d’une phrase, on voit son œil qui se gonfle 1 à 2 seconde et on comprend alors qu’il ne s’agit pas d’amour mais de puissance. Je ne sais pas combien de fois j’ai vu cet œil se gonfler chez ma mère ou chez plusieurs de mes tantes. Je peux vous dire qu’en tant qu’enfant ça crée de la terreur : on comprend qu’il n’y a pas de discussions possibles et qu’il n’y a qu’à filer droit. Il n’y a d’ailleurs qu’avec mon père que j’ai parfois ressenti cette impression d’être reconnu comme une personne. Il m’appelait juste par mon prénom pour me demander quelque chose et je sentais comme une porte qui s’ouvrait, comme un appel d’air. Il y avait enfin un espace entre deux personnes permettant à chacune d’avancer, de se mouvoir vers l’autre.

    Avec ma mère je n’ai jamais ressentit ça. C’était plut ôt une parole (pour ne pas dire un hurlement) qui me passait au dessus de la tête et dans mon dos comme si justement je n’étais pas à l’extérieur ou en face de quelqu’un mais qu’elle était au dessus ou autour de moi. C’était des rafales d’ordres et de critiques non discutables. Peut être que je n’ai pas eu de chance par rapport à la moyenne. Mais nous sommes 4 enfants dans la famille et aucun n’a vraiment de relations de personne à personne avec elle. Je précise que j’ai 39 ans. Evidemment elle a passé sa vie à dénigrer mon père. Il a des défauts mon père. Il ne parle pas beaucoup mais il ne ferait pas de mal à une mouche (alors que ma mère jouit de l’écraser – lui, pas la mouche – ça se voit dans ses yeux et s’entend dans le ton de sa voix) mais il a un énorme avantage par rapport à ma mère – et par rapport à n’importe quelle mère, à toutes les mères – c’est que DES LE DEPART et avant ma naissance il était séparé de moi et que donc pour lui j’ai toujours été un autre. C’est-à-dire QUELQU’UN d’autre. Alors que pour une mère c’est la confusion qui règne : quelqu’un ? une partie de moi ? un prolongement de moi ? j’arrive pas à trancher…

    C’est pourquoi le fantasme de toute puissance maternelle que les enfants ont n’est pas qu’imaginaire, il est aussi l’impression laissée par ce qu’ils ont ressentit (et sentent même adulte) du désir de leur mère. A savoir qu’elle n’a pas complètement envie de les laisser partir, de les laisser devenir entièrement séparés, de les voir devenir individués, indépendants d’elle. Elle préfèrerait les garder à l’interieur du cocon. Elle se pense comme leur origine à qui ils doivent tout. D’où le sentiment d’horreur dans la société dès qu’il y a une femme qui tente de prendre le pouvoir. Ils sentent qu’elle se croit bonne PARCE QUE mère, qu’il n’y aura pas de discussions possibles. C’est quand même ça la pierre d’achoppement de l’humanité : comment sortir du désir maternel, comment s’échapper du sac, comment réussir à avoir avec sa mère une relation de personne à personne avec par conséquent un espace entre les deux. Autrement dit, comment vaincre Eve, qui s’interpose entre Dieu le père et son fils Adam, pour en arriver à Jésus, le nouvel Adam, qui rejoint Dieu le père au-delà du sac du monde grâce à une mère qui dès le départ dit Oui à la volonté du père (un miracle !) et accepte que ce fils ne soit pas tout à elle. Je précise que je ne suis pas croyant mais que je trouve la bible de plus en plus intéressante. Bref au lieu de jouer la mère Royale, la futur Reine Mère, Ségolène aurait dû prendre la position de la femme compétente et simple individu, qui n’est pas là pour se faire mousser (comme Nicole Notat ou Angela Merkel). Elle serait sans doute passée. Se présenter comme mère potentielle ! erreur fatale… Je précise que j’ai voté pour elle.

    Je délire ? je n’en suis pas si sûr… désolé de contrecarrer quelque peu votre orgueil féminin qui parcoure tout votre billet (par ailleurs excellent !) et qui d’ailleurs est aussi un symptome de ce que je dis.

    Vous pourriez me répondre « allez voir un psy ! » (ce que j’ai fait) mais le plus efficace aurait été que ce soit ma mère qui aille en voir un (ce qu’elle n’a jamais fait malgré notre insistance depuis plus de 20 ans pour lui dire qu’elle a un problème)



 


Copyright divergences.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Divergences