Accueil du site > Opinions > Opinions religieuses > Parole de Dieu et critique historique

Parole de Dieu et critique historique

dimanche 11 septembre 2005, par Yvette Kherlakian


Bookmark and Share
©divergences.net

authenticité et véracité des textes religieux "fondateurs"

Réflexions inspirées par une série d’émissions télévisées de gérard Mordillat et Jérôme Prieur (Arte :) "Corpus Christi" et "Les origines du christianisme"


• La critique historique des textes religieux censés transmettre la Révélation décape l’intelligence et la sensibilité des scories d’un enseignement dogmatique -sans pour autant détruire le sentiment religieux. Elle permet de réinsérer une religion dans les œuvres de la culture humaine tout en réservant pour une autre approche l’examen de l’authenticité et de l’originalité de son mouvement vers la transcendance. Désormais, il n’y a plus à faire coïncider la valeur d’un message spirituel avec la vérité de ses sources historiques. La spiritualité chrétienne -ou bouddhiste- repose sur l’enseignement d’un personnage charismatique autour duquel s’est peu à peu cristallisée et développée -à travers des luttes de pouvoir et des querelles d’idées- une doctrine bientôt socialisée par des rites qui rassemblent les croyants dans une même présence au monde. Ce qu’une religion dit de la destinée de l’homme n’est pas affaire de démonstration et de preuve mais d’accomplissement d’existence.

La critique historique, comme branche d’une approche scientifique de la réalité, rend ainsi sa liberté au sentiment religieux et détruit le mythe de la pureté des commencements. Toute religion est inscrite dans l’histoire mais la vérité d’une religion n’est pas d’ordre historique. La Révélation religieuse n’est pas affaire de perception commune mais d’appréhension d’un ordre de réalité et de valeur qui transcende le perçu. En prétendant fonder sa véracité sur l’histoire, nous demandons à cette dernière de nous fournir -en différé !- la perception de cette révélation. Nous perpétuons naïvement la certitude spontanée qu’il n’y a pas d’autre ordre de référence que le perçu (en témoigne l’attachement au miracle comme preuve du surnaturel) . Ainsi se trouve entretenu le préjugé -tout aussi tenace que confus- d’un conflit irréductible entre religion et science, lequel amène les religions à tirer à hue et à dia la démonstration et la preuve, quand elles ne les balayent pas au nom de la parole de Dieu ; pendant que la science, elle, utilise preuve expérimentale et démonstration rationnelle pour multiplier et élargir les approches du monde sensible, jusqu’à prétendre éradiquer la religion là où elle ne peut s’attaquer qu’aux religions et à leurs outrecuidances. Les commentaires réducteurs autour de l’homme neuronal ou du patrimoine génétique sont les symétriques de la condamnation de Galilée par l’Eglise. Le protestantisme anglo-saxon n’est pas en reste quand il commandite des fouilles archéologiques en Terre Sainte pour conforter la thèse créationniste contre l’évolutionnisme de Darwin. Toutes ces criailleries relèvent d’une même confusion des genres.

Pourtant, un certain Pascal, parmi d’autres, a beaucoup fait pour déblayer le terrain. Il est mathématicien, savant, philosophe -et chrétien illuminé par la grâce. Il sait que la manipulation des nombres, comme celle des éprouvettes, ne sert en rien l’approche du « Dieu sensible au cœur ». Le philosophe, lui, ne peut que proposer un pari et, par une analyse patiente et rigoureuse, montrer l’inanité des défenses libertines. La raison peut seulement dire de Dieu qu’il est désirable. Ce qui n’est pas si mal, les représentations grand public de Dieu -tour à tour terrifiques et mièvres- étant de nature à fermer le « cœur » de l’honnête homme…

Opposer hargneusement raison et intuition, science et religion ou tenter de les faire se recouvrir, c’est donc se condamner à n’y rien comprendre. A chacune son horizon, son terrain de pensée et d’action, ses manœuvres et ses attentes, ses modes d’expression. Une fois ces distinctions postulées et respectées, peut-être la grâce nous sera-t-elle faite d’entendre les résonances qui les font se correspondre et se compléter dans l’épanouissement d’une même vocation humaine d’appréhension de la réalité.

La réalité, pour la science, c’est d’abord, évidemment, un monde à explorer, à analyser jusqu’à ce que son fonctionnement devienne intelligible. Entreprise brasseuse de matière, certes, mais d’essence langagière, faite qu’elle est d’énoncés lapidaires qui louchent du côté de la formule mathématique, et de théories panoramiques. Atlante subtil, la raison scientifique sublime le réel en concept qui le rend supportable. Si la science doit bien partir de l’étroitesse du champ sensoriel et de sa fragmentation, il s’agit d’ordonner le grouillement et la discontinuité du perçu pour construire une représentation du monde cohérente et qui, à marche de tortue ou à sauts de puce, va vers l’élaboration d’un savoir universel. La science saute les barrières de la propriété privée : elle ne s’arrête que là où l’objet de la recherche n’est plus objectivable en étalon expérimental, si bien qu’il tient en échec la logique de la démonstration et de la preuve.

C’est ainsi que, le temps phénoménal se prêtant à l’analyse et les religions appartenant au temps vécu par les hommes, la science a le droit de dire ce qu’il en est de la naissance, de l’expansion, de la fragmentation d’un courant religieux ; elle peut ainsi tenter de démêler dans les textes fondateurs ce qui appartient à l’histoire et ce qui relève de la glose idéologique ou pédagogique, des accommodements politiques, de la rêverie eschatologique ; mais reste hors de sa portée le message religieux lui-même en tant qu’il s’adresse et à l’intimité des consciences et à la communauté des hommes.

C’est qu’avec la religion, nous touchons à un autre ordre de réalité. La science est résolument extravertie : elle procède par étalement spatial ; qu’elle opère à ciel ouvert, qu’elle piste des traces ou qu’elle s’enferme en laboratoire (qu’elle aille même jusqu’à dépiauter et étriper l’homo sapiens sapiens…), il lui faut un lieu fournisseur de phénomènes observables. La démarche religieuse, elle, est intravertie. Son acte essentiel, sinon premier, est le recueillement, qu’il soit regard dilaté en contemplation ou prière aux yeux clos. C’est qu’il s’agit de pressentir -comme dans toute intuition- la présence de l’Etre, que ce soit dans la plénitude de son unité ou dans la fluidité continue de ses métamorphoses. Le message religieux, quel que soit son contenu, est, pour l’homme, une invite à participer à la cohésion du monde en y trouvant sa juste place.

Mais les religions sont aussi des institutions et en tant que telles, elles entendent garder la maîtrise et de la teneur du message religieux et de l’hygiène spirituelle des fidèles (l’Eglise catholique n’a-t-elle pas éprouvé le besoin de conforter -en 1870 !- une longue tradition d’autorité doctrinale en promulguant le dogme de l’infaillibilité du pape ?). Il faut dire que, par nature, les religions monothéistes sont totalitaires . Elles sont apparues dans une pensée en voie de rationalisation et d’universalisation par rapport au foisonnement et à la fluidité des croyances mythologiques. La vision du monde qu’elles proposent se veut radicalement vraie parce que formulée par la voix même de Dieu. Or la vérité est intransigeante et si on est sûr de la posséder, on ne peut accorder à ceux que l’on considère comme étant dans l’erreur -et ceci dans le meilleur des cas- qu’une tolérance réticente et condescendante.

On comprend alors que la critique historique des textes religieux puisse susciter défiance et hostilité. Elle risque d’ébranler le pouvoir et le crédit d’une organisation théocratique et de plonger dans le désarroi le fidèle privé du mur de soutènement de la vérité institutionnalisée. On le voit : dans le domaine religieux, comme dans le domaine politique, la liberté n’est pas simple affaire de disparition des contraintes extérieures, elle est conscience attentive, ouverte au possible, prête à recevoir et à donner. Pour qui n’a pas eu la grâce d’une révélation personnelle, la foi reste un pari qui n’a pas d’autre justification qu’une double exigence de lucidité et de générosité.

Quels que soient les risques de dissolution ou de frustration qu’elle entraîne, la critique historique des textes bibliques comme de tous les textes dits fondateurs est une entreprise de salubrité privée et publique. Si l’on peut parler aujourd’hui de guerre de religions, c’est que règnent encore, et sans doute pour longtemps, des archaïsmes religieux - par exemple christianisme d’un Bush et islamisme d’un Ben-Laden- également totalitaires et donc antagonistes. Il s’agit bien d’archaïsmes car dans l’un et l’autre cas, l’adhésion religieuse refuse, enjambe ou ignore la critique historique laquelle tend à faire des auteurs de la Bible ou du Coran les nègres -talentueux ou méritants, certes, mais souvent besogneux, parfois retors- de la parole divine ; alors que pour l’intégriste, produit de l’attitude archaïque, le texte -indissolublement lettre et esprit- est parole de Dieu tombée du ciel sous la plume du scribe élu. La foi peut alors rafler tous les pouvoirs, se faire croisade ou jihad… Galilée doit se taire, les femmes s’enfouir sous leurs voiles, les colons juifs reconquérir la terre promise etc… On connaît la chanson ; les couplets sont multiples et le refrain invariable : Dieu le veut !

Je retrouve, une fois de plus, le mot de Voltaire : Dieu a créé l’homme à son image ? Les hommes le lui ont bien rendu. Beaucoup de religions désignent Dieu comme l’Inconnu, l’Ineffable, l’Indicible etc… et font du respect de cet anonymat transcendant le premier acte de piété. Pourtant, les hommes de religion se comportent volontiers comme des potentats à qui Dieu, potentat suprême, délègue son omnipotence, son omniscience et son glaive justicier… La voûte romane semblait une invite à creuser le silence de Dieu. Le gothique a eu vite fait de porter jusqu’au vertige la puissance du bâtisseur. Le baroque s’est voulu commentateur : quand il ne se perd pas dans la paraphrase, il enveloppe de parole humaine l’absence-présence de Dieu… Dans quel espace se glisser pour attendre Dieu ?

La critique scientifique des textes religieux met à mal l’orgueil gothique des religions et les ramène à ce qu’elles sont -en extension : un commentaire baroque gorgé de toutes les trouvailles et de tous les excès de la parole humaine. Pascal peut être satisfait. Son travail d’essartage a gagné du terrain. L’espace roman -et avec lui l’infinie richesse du silence de Dieu- sont rendus à qui veut attendre et entendre.

6 Messages de forum

  • > Parole de Dieu et critique historique

    2 janvier 2006 18:38, par guy dessauges

    Dieu est mort avant d’avoir vécu...

    La critique historique ne détruira pas les contes et légendes, destinées aus enfants que nous sommes, crédules et ravis des histoires que maman raconte aux enfants avant le dormir...

    Les bases de la religion chrétienne, dans tous ses détails, dogmatiques, viennent des peuplades du nord de l’Indes et de la Perse... Histoires naïves des conteurs publics, destinées aux peuples incultes et illettrés.

    La foi est une autre histoire, celle du fanatisme et de la bêtise bornée qui cherche la domination par tous les moyens possibles, de la torture au lavage de cerveau...

    Pour comprendre la bêtise, nul besoin de théologiens, le public d’un match de foot est édifiant... Religions tyraniques, concert rock... parade militaire et cours d’histoire... On en a vu d’autre...

    Sur Google : () de guy dessauges... Vérité scientifique !

    • > Parole de Dieu et critique historique 3 janvier 2006 11:51, par Yvette Reynaud-Kherlakian

      On peut tout dire de Dieu, étant donné qu’il fait surtout étalage de silence, même si l’on prétend nous remplir les oreilles de sa parole. Pourtant il s’essaye, çà et là , à souffler dans le coeur d’un "élu", lequel est parfaitement respectable tant qu’il ne prétend pas m’imposer sa "vision". L’agnosticisme me semble être une réponse cohérente au silence de Dieu. L’athéisme militant peut être tout aussi fanatique que l’intégrisme religieux.

      Si l’on veut dépasser l’attitude du supporter ou du kamikaze -ou même du simple héritier de croyances archaïques-, la critique historique est un instrument de nettoyage intellectuel et psychique. Je parle de critique historique et non pas simplement d’histoire parce que l’on sait bien que l’histoire peut servir à manipuler les esprits. Ce qui est essentiel et irremplaçable,, c’est la vigilance critique.

      Ceci dit, je maintiens la distinction entre sentiment religieux et appartenance à une religion institutionnalisée. C’est le sentiment religieux qui est sans doute à l’origine des mythes et de bien des contes et c’est pourquoi ces mythes et ces contes ne sont ps à mépriser mais à interroger. Il ne s’agit pas simplement de constater la persistance d’une enfance intellectuelle mais de reconnaître la pérennité d’une exigence : comprendre le monde comme habitat de l’homme.

      Merci, Guy Dessauges, d’avoir prêté attention à quelques-uns de mes propos. Gardez oeil prompt et pensée vive au service d’une vérité toujours incertaine.

      • > Parole de Dieu et critique historique 20 février 2006 13:52, par Raed Marrakchi
        La critique est une nécessité pour le développement de l’humanité. La foi est une composante importante de l’équilibre de l’homme. Le monde comprend une multitude de champs dont une petite partie est perceptible par l’homme. Si nous n’entendons pas les ultrasons , ceci ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. La science avance et nous fait découvrir le monde dont nous vivons. Ce que nous ne percevons pas reste le domaine de la foi. A mon avis , il ne faut pas s’acharner sur les religions mais il faut développer les connaissances scientifiques de l’homme qui sont de nature à réduire le champ des croyances. merci beaucoup d’avoir ouvert cette discussion


 


Copyright divergences.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Divergences